
À l’approche des élections générales du 8 février, le paysage politique thaïlandais se redessine sous l’effet conjugué des sondages et des tensions frontalières avec le Cambodge. Dans ce contexte, Anutin Charnvirakul, Premier ministre et chef du Bhumjaithai Party (BJT), apparaît comme le candidat le plus solide pour conserver son poste. Les dynamiques électorales, les sondages récents et la montée du nationalisme convergent pour placer son parti au cœur de la future coalition.
Le déclin du populisme et la montée du pragmatisme
Contrairement aux scrutins précédents, marqués par des promesses populistes de distribution massive d’argent ou de projets d’infrastructures pharaoniques, les partis semblent avoir adopté une approche plus modérée. Les chercheurs du Thailand Development Research Institute notent que les allocations annoncées sont désormais plus réalistes et que les partis doivent justifier leurs sources de financement auprès de la Commission électorale. Cette évolution ouvre la voie à des débats plus structurés sur les problèmes de fond : dette des ménages, réforme de la santé publique, productivité et formation.
La manne de 10000 bahts par citoyen mise en place par le Pheu Thai en 2024 n’a en rien revigoré l’économie et a davantage ressemblé à un coup d’épée dans l’eau. Une légère augmentation des salaires, plus pérenne, profiterait plus aux travailleurs. Mais les patrons feront tout pour l’empêcher.
Le Bhumjaithai Party se distingue par des propositions pragmatiques, comme la maîtrise des prix de l’électricité, la suspension temporaire des dettes ou encore des incitations à l’épargne. Ces mesures, moins spectaculaires que les promesses populistes du passé, renforcent l’image d’un parti sérieux et crédible, capable de gouverner dans un contexte budgétaire contraint.
Les sondages : un avantage croissant pour Bhumjaithai
Les enquêtes d’opinion confirment la progression du BJT. Alors que le People’s Party (PP) conserve une avance relative, son soutien semble plafonner. Le Nida Poll a montré que les indécis se tournent massivement vers Bhumjaithai, notamment dans le Nord-Est, région où le sentiment nationaliste est particulièrement fort.
Le Suan Dusit Poll, de son côté, souligne que le PP inspire confiance sur des thèmes comme l’éducation ou la lutte contre la corruption, mais que le BJT bénéficie d’une dynamique plus large, portée par le contexte sécuritaire. Les projections donnent au BJT entre 140 et 170 sièges, contre 120–130 pour le PP et 80–90 pour Pheu Thai. Dans ce scénario, le BJT devient le cœur de la coalition, avec Pheu Thai comme partenaire probable.
Cette arithmétique parlementaire est décisive : même si le PP conserve une image réformatrice, il ne dispose pas de la force nécessaire pour imposer son agenda. Anutin, en revanche, peut s’appuyer sur une base solide et sur le soutien tacite de l’armée.
La frontière thaïlando-cambodgienne : un catalyseur nationaliste
Les affrontements persistants le long de la frontière avec le Cambodge ont transformé un problème militaire en enjeu politique majeur. Les pertes parmi les troupes thaïlandaises, les tirs transfrontaliers et les accusations de violations de l’espace aérien ont ravivé les sensibilités liées à la souveraineté nationale.
Historiquement, les crises sécuritaires favorisent les forces conservatrices et nationalistes. La situation actuelle ne fait pas exception : les appels à la fermeté et à la préparation militaire dominent le discours électoral. Même les partis réformistes doivent afficher une posture de force pour ne pas paraître faibles. Pour les quelques Thaïlandais « de gauche », c’est un crève-cœur de voir le Parti du Peuple tenter maladroitement de brandir l’étendard du nationalisme.
Dans ce climat, Anutin bénéficie d’un avantage stratégique. Son parti, déjà perçu comme nationaliste et pragmatique, incarne la réponse attendue par une partie de l’électorat : protéger la souveraineté, renforcer la défense et assurer la stabilité. Les militaires eux-mêmes réclament davantage de moyens pour la surveillance et la défense aérienne, ce qui justifie une hausse des dépenses militaires. Le BJT peut ainsi se présenter comme le garant de la sécurité nationale, au moment où l’opinion publique se montre particulièrement sensible à ces enjeux.
Anutin, un positionnement clair
Anutin a récemment réaffirmé que son parti ne toucherait pas aux chapitres 1 et 2 de la Constitution, ceux qui concernent les pouvoirs royaux et les fondements de l’État. En rejetant les rumeurs de réécriture totale, il se positionne comme un défenseur de la stabilité institutionnelle. Ce discours rassure les électeurs conservateurs et renforce son image de leader responsable. Le Bhumjaithai va jusqu’à défendre la Constitution de 2016/2017, pourtant largement critiquée comme antidémocratique et conçue pour consolider le pouvoir de l’armée. Si cette Constitution devait rester en place, cela empêcherait la Thaïlande d’entrer vraiment dans la modernité.
Par ailleurs, Anutin s’est engagé à soutenir la lutte contre la corruption, sans accepter de compromis, même si, sur ce sujet, il est assez peu crédible, puisqu’il est l’héritier d’une tradition politique thaïlandaise basée sur un clientélisme effreiné. Ce double positionnement — nationalisme sécuritaire et intégrité institutionnelle — lui permet de capter un électorat large, allant des conservateurs aux pragmatiques.
Une coalition inévitable
Les projections montrent que le BJT sera incontournable dans la formation du prochain gouvernement. Pheu Thai, affaibli, devra probablement s’allier à lui, tandis que le PP risque de se retrouver dans l’opposition. Dans ce contexte, Anutin apparaît comme le candidat naturel pour rester Premier ministre.



