
Décidément, la Thaïlande ne manque pas de paradoxes. Alors que les grues s’effondrent sur des trains et que des chantiers transforment les routes en zones de danger, l’entreprise Italian-Thai Development (ITD) vient de recevoir… un prix national de sécurité. Donc un trophée pour la sécurité, remis à une société dont le nom est associé à plusieurs catastrophes mortelles.
La polémique a éclaté après l’accident de Nakhon Ratchasima, où une grue s’est abattue sur un train de passagers, suivi de l’effondrement d’une autre grue sur la très fréquentée Rama II Road à Bangkok. Ces drames ont rappelé un précédent désastre : la chute du bâtiment de l’Audit Office, qui avait coûté de nombreuses vies. Autant dire que la mémoire collective n’a pas oublié.
Quand les internautes ont découvert qu’ITD avait été distinguée le 19 décembre dernier (avant les accidents de janvier 2026, mais après celui de mars 2025 et de nombreux autres), les réseaux sociaux se sont embrasés. « Prix de sécurité ? Peut-être pour la vitesse à laquelle les grues tombent », ironisait un utilisateur. D’autres évoquent des critères « flexibles » ou des connexions bien placées qui auraient permis à l’entreprise de décrocher la récompense. Un peu comme si un chef d’État agressif voulait recevoir le prix Nobel de la paix.
Face au tollé, Saroj Komkhai, directeur général du Département de la protection du travail, a tenté de calmer le jeu. Selon lui, l’honneur ne concerne pas ITD dans son ensemble, mais seulement deux projets précis : une usine à Saraburi et un hôpital en construction à Chatuchak. Ces sites auraient passé haut la main les tests de conformité : pas de décès, pas de mutilations, pas d’arrêts maladie supérieurs à trois jours. Bref, des chantiers modèles.
Le problème, c’est que l’opinion publique peine à séparer les « bons » projets des autres. Car si certaines unités respectent les normes, l’image globale d’ITD reste marquée par des effondrements spectaculaires et des victimes bien réelles. Et dans un pays où la sécurité au travail est censée être une priorité, récompenser une entreprise au passif aussi lourd ressemble à une mauvaise blague.
Saroj promet que les autorités continueront à surveiller les chantiers et à protéger les travailleurs. Mais beaucoup réclament désormais une réforme du système de récompenses : juger une entreprise sur l’ensemble de son bilan, et non sur quelques projets isolés. En attendant, ITD peut ajouter un trophée à sa vitrine. Quant aux Thaïlandais, ils n’ont peu de rien ! Sauf qu’une grue ITD leur tombe sur la tête.
Dans la « vraie vie », Italian-Thai Development (ITD) doit aussi gérer un lourd fardeau financier. Elle cherche à prolonger cinq séries « d’obligations d’entreprises » totalisant 14,46 milliards de bahts. Ces obligations que l’entreprise a émises servent à financer ses projets. Comme elle peine à rembourser à temps, elle demande aux porteurs d’obligations d’accepter un report de la date de remboursement avec quelques compensations sur les taux d’intérêt.
Dans ce contexte, l’agence TRIS a abaissé la note de crédit d’ITD à B/B- avec perspective négative, soulignant des pertes accumulées, un endettement élevé et une reprise jugée fragile. Si certains résultats 2025 montrent un léger mieux, ils reposent surtout sur des éléments exceptionnels plutôt que sur une amélioration structurelle.
En résumé, ITD fait face à une combinaison explosive : image ternie par les accidents, dette à refinancer, confiance ébranlée et perspectives incertaines. On ne sait pas si l’entreprise peut stabiliser sa situation ou glisser davantage dans la crise.



