Promontoire sur le Mékong à Loei
La Thaïlande, l’un des géants du tourisme mondial, a engrangé près de 2,86 trillions de bahts de revenus en 2025. Mais derrière ce chiffre impressionnant se cache une réalité préoccupante : l’argent du tourisme est accaparé par une poignée de provinces, laissant le reste du pays en marge.
Selon Yuthasak Supasorn, ancien gouverneur de l’Autorité du tourisme de Thaïlande (TAT), les cinq destinations phares – Bangkok, Phuket, Chon Buri, Surat Thani et Chiang Mai – concentrent à elles seules plus de 70 % des recettes nationales. Bangkok domine avec près de 900 milliards de bahts, soit 1 921 fois plus qu’Amnat Charoen, province classée 77e, qui n’a généré que 468 millions. À elle seule, Phuket (540 milliards) dépasse la somme des 50 provinces les moins performantes.
Cette inégalité ne tient pas seulement au nombre de visiteurs, mais surtout à leur profil. Les provinces les plus riches attirent massivement des touristes étrangers, dont la dépense moyenne est estimée à 40 000 bahts par séjour. À Phuket, chaque visiteur rapporte en moyenne 38 651 bahts, contre seulement 1 246 bahts à Nong Bua Lamphu où l’on devine que les touristes passent moins de 24 heures. À l’inverse, les provinces secondaires dépendent surtout des voyageurs thaïlandais, dont la dépense reste faible. Résultat : même si les touristes se déplacent dans tout le pays, les retombées économiques restent concentrées.
Le déséquilibre est tel que le coefficient de Gini – indicateur d’inégalité – atteint 0,82 pour les revenus, un niveau jugé extrêmement élevé. Le Nord-Est, région la plus peuplée du pays, ne capte que 4,1 % du marché touristique.
Pour Yuthasak, il est urgent de s’inspirer de modèles étrangers. Le Japon a lancé des campagnes de revitalisation régionale, offrant des vols gratuits vers des villes secondaires. L’Italie a développé le concept d’Albergo Diffuso, transformant des villages en hôtels dispersés pour préserver la culture locale. La France, elle, a misé sur le train à grande vitesse et limité les locations de courte durée dans les grandes villes pour mieux répartir les flux.
En Thaïlande, plusieurs pistes sont proposées : améliorer la connectivité entre grandes et petites villes, offrir des incitations fiscales pour les séjours dans les provinces les moins visitées, développer des hébergements communautaires premium inspirés du modèle italien, et renforcer les plateformes locales de réservation numérique afin que les revenus profitent directement aux opérateurs locaux.
L’avertissement est clair : si rien n’est fait, l’inégalité touristique risque de se transformer en problème social majeur. Pour l’ancien patron du TAT, seule une redistribution rapide et intelligente des flux – à l’image du modèle japonais – permettra de préserver l’équilibre économique et culturel du pays.



