Le retour de la Pitamania
UBON RATCHATHANI / CHON BURI – À quelques jours du scrutin du 8 février, les candidats multiplient les promesses et les symboles. Deux figures dominent la scène : Anutin Charnvirakul, Premier ministre par intérim et chef du Bhumjaithai, qui mise sur la sécurité territoriale avec un projet de mur à la frontière, et Pita Limjaroenrat, ancien leader du Move Forward, beaucoup plus populaire que son successeur du Parti Populaire, Natthaphong Ruengpanyawut, qui place la justice sociale et la transparence au cœur de son discours.
Anutin : un mur de béton pour rassurer l’électorat rural
En meeting dans la province d’Ubon Ratchathani, Anutin a frappé fort : il promet de construire un mur le long de la frontière avec le Cambodge, dans le district de Nam Yuen. Objectif affiché : empêcher toute intrusion militaire après les affrontements qui ont récemment secoué la zone. Devant des villageois inquiets, il a assuré que « les intrus ne se risqueraient plus » à provoquer des tirs, affirmant que l’intégrité territoriale était désormais rétablie.
Dans ce contexte, un incident de frontière quelques jours avant le vote viendrait opportunément valider la stratégie d’Anutin.
Ce discours martial s’inscrit dans une stratégie électorale claire : séduire les électeurs des provinces frontalières, souvent marquées par un sentiment d’abandon face aux tensions militaires. Anutin n’était pas seul : il soutenait aussi deux ex-députés candidats sous la bannière Bhumjaithai, Sudarat Pithakpornpallop et Nan Boontida Somchai.
La campagne locale est également animée par la famille Jintawech, véritable dynastie politique d’Ubon Ratchathani. Trois cousins, issus de trois frères ex-parlementaires, se présentent chacun sous des couleurs différentes – People’s Party, Pheu Thai et Bhumjaithai – illustrant la fragmentation du paysage politique régional.
Pita : justice sociale et protection des travailleurs
À des centaines de kilomètres, sur la plage de Bang Saen à Chon Buri, Pita Limjaroenrat a choisi un tout autre registre. Son discours s’est concentré sur la protection des travailleurs thaïlandais, en particulier ceux employés à l’étranger. Il a rappelé le cas des cueilleurs de baies en Finlande, victimes de pratiques abusives, et promis de renforcer la lutte contre les réseaux de traite et les financements illicites liés à l’exploitation.
Au-delà du travail, Pita a insisté sur la transparence et la modernisation de l’administration grâce au numérique. Réduire les excès bureaucratiques, améliorer la gouvernance et renforcer les services publics – santé, tourisme, protection sociale – sont les piliers de son programme. Une approche qui vise à séduire un électorat urbain et jeune, sensible aux thèmes de justice sociale et de lutte contre la corruption.
Des sondages serrés : orange, bleu et rouge au coude-à-coude
Selon le dernier Nation Poll, la bataille s’annonce extrêmement serrée. Bhumjaithai et le People’s Party recueillent chacun autour de 21 % des intentions de vote, tandis que Pheu Thai suit à 17 %. Les démocrates plafonnent à 7 %, mais près d’un quart des électeurs restent indécis.
Le contraste est frappant avec 2023, où Pheu Thai et Move Forward (maintenant People’s Party) dominaient largement. La montée en puissance de Bhumjaithai traduit une recomposition au sein de la droite thaïlandaise. Les électeurs semblent prêts à changer de camp : près de 59 % déclarent vouloir voter différemment de la dernière fois.
Les priorités des électeurs : emploi et coût de la vie
Au-delà des rivalités partisanes, les préoccupations des Thaïlandais sont claires. Les sondés placent en tête la création d’emplois et l’augmentation des revenus (42 %), suivies par la réduction du coût de la vie (33 %). La lutte contre la corruption et la dette des ménages arrive juste derrière. La « guerre la plus bête du monde » ne semble pas trop inquiéter les électeurs.
Enfin, une majorité (56 %) se dit favorable à un référendum pour amender la Constitution de 2017, signe d’un désir de réforme institutionnelle.
Un duel de visions
Entre le mur d’Anutin et la justice sociale de Pita, les électeurs devront trancher entre deux visions du futur : sécurité nationale contre modernisation sociale. À quelques jours du scrutin, l’incertitude demeure, mais une chose est sûre : la Thaïlande s’apprête à vivre une élection où chaque voix comptera.



