On voit clairement que si les barrages relâchent de l'eau et que la mer monte, le fleuve débordera.
La Thaïlande traverse une semaine sous haute tension météo et politique. Alors que les pluies torrentielles continuent de ravager une grande partie du pays, la gestion de la crise par le gouvernement s’apparente à un véritable parcours du combattant, oscillant entre mesures d’urgence, polémiques de voisinage et perturbations majeures dans les transports.
Un bilan humain lourd et de nouvelles alertes météo
La situation sur le terrain reste critique. Selon le Département de la prévention et de la gestion des catastrophes (DDPM), la montée des eaux touche désormais 31 provinces et affecte près de 3 millions de personnes (soit plus d’un million de foyers). Le bilan humain s’élève à 24 morts à l’échelle nationale, dont 4 dans la capitale, Bangkok, où 329 000 ménages ont les pieds dans l’eau.
Dans le complexe résidentiel de Klong Chan, plus de 12 000 habitants se sont retrouvés piégés par la montée des eaux. L’armée et divers services de secours ont dû déployer un système de gestion d’urgence découpé en cinq zones, utilisant camions surélevés et bateaux pour évacuer les personnes vulnérables et distribuer des vivres.
Les inondations submergent presque entièrement le village Hua Wiang, dans le district de Sena à Ayutthaya, avec des hauteurs d’eau atteignant trois mètres et touchant maisons, temples et école. Treize districts restent affectés, soit plus de 42 000 foyers, tandis que les barrages Chao Phraya et Pa Sak Jolasid augmentent leurs débits, accentuant la crainte d’une montée des rivières. Les habitants se déplacent en bateau, garent leurs véhicules sur les ponts et les enseignants mettent le matériel scolaire. Les autorités ont préparé 197 abris, mais le chef du village déplore des avertissements trop tardifs.
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Et le pire est peut-être à venir : le Département météorologique thaïlandais (TMD) avertit qu’une nouvelle vague de fortes pluies et de rafales de vent est attendue entre le 4 et le 8 octobre sur le Nord, le Nord-Est et le Centre du pays, attisée par une masse d’air frais venue de Chine.
Le RID (Royal Irrigation Department) a lancé hier soir sa 7ᵉ alerte inondation pour le bassin du Chao Phraya. Les fortes pluies en amont devraient porter le débit à 3 010 m³/s à Nakhon Sawan le 2 octobre, soit 3 600–3 700 m³/s en aval une fois les affluents ajoutés. Pour limiter les risques, le Comité national des ressources en eau a autorisé une hausse progressive des rejets du barrage de Chao Phraya, passant de 2 200 à 2 300 m³/s début octobre, avec un plafond fixé à 2 500 m³/s. Objectif : absorber le pic tout en réduisant l’impact des crues en aval. Ainsi, le débit du fleuve atteint des niveaux critiques, les rejets sont augmentés par étapes pour éviter des inondations massives dans les provinces situées en aval.
Les provinces placées en état d’alerte sont Chai Nat, Sing Buri, Ang Thong, Phra Nakhon Si Ayutthaya, Pathum Thani et Nonthaburi, en particulier les communautés riveraines situées en zone basse.
L’Office national des ressources en eau (ONWR) et l’administration de Bangkok (BMA) ont lancé des avertissements pour trois périodes de grandes marées automnales, moments où la montée de la mer empêche l’écoulement du Chao Phraya. La première fenêtre critique, du 29 septembre au 4 octobre, coïncide avec un débit élevé du fleuve, accentuant le risque d’inondations majeures. Les zones les plus exposées sont Samut Prakan, ainsi que les rives de Bangkok, Nonthaburi et Pathum Thani.
« War Room », billets de banque et volte-face du Premier ministre
Face à l’urgence, le Premier ministre Anutin Charnvirakul a annoncé la création d’une « war room » (cellule de crise) se réunissant tous les matins à 8 heures pour harmoniser la gestion du niveau des barrages et l’évacuation des eaux. Anutin a prévenu sans détours : les fonctionnaires qui n’exécutent pas les ordres de secours seront mutés d’office.
Mais sur le plan politique, l’exécutif prend l’eau de toutes parts. Trois jours seulement après avoir juré qu’il annulerait tous ses déplacements à l’étranger tant que la situation ne serait pas réglée, Anutin s’apprête finalement à s’envoler pour Singapour le 7 octobre afin d’assister au Forbes Forum 2026, où il pourrait rencontrer son homologue Lawrence Wong.
Autre sujet de crispation : des images montrant le Premier ministre distribuer directement des billets de sa propre poche à des sinistrés de Bangkok ont suscité de vives critiques de l’opposition. Anutin s’est défendu en expliquant que les sacs de kits de secours officiels étaient épuisés et qu’il s’agissait de son propre argent « propre ».
Même son voisinage s’en mêle : Nawat Itsaragrisil, le fondateur de Miss Grand International qui habite le même quartier résidentiel que le Premier ministre, a laissé éclater sa colère sur les réseaux sociaux. « Je paie mes impôts, et voilà l’état de ma maison ! », s’est-il insurgé, photos à l’appui, montrant que le secteur du Premier ministre était parfaitement sec tandis que le sien ressemblait à un océan.
Pagaie à l’aéroport et menace sur le fret
Comme si cela ne suffisait pas, la crise s’invite dans les infrastructures nationales. L’aéroport international de Suvarnabhumi fait face à une désorganisation majeure en raison d’une pénurie de personnel chez Thai Airways, qui a accumulé un retard de plus de 10 000 bagages fin septembre. Le ministre des Transports, Phiphat Ratchakitprakarn, s’est voulu rassurant en affirmant que les 8 000 valises restant à traiter le seraient d’ici vendredi. Des soldats viendront en renfort pour trier les valises en souffrance.
Plus inquiétant encore pour l’économie : la compagnie aérienne a dû freiner le traitement du fret aérien. La ministre du Commerce, Suphajee Suthumpun, a tiré la sonnette d’alarme, prévenant qu’une suspension des vols cargo, même de sept jours, ferait peser un risque immense sur les exportations de produits agricoles périssables. Les autorités tentent désormais de réorienter d’urgence le fret d’exportation vers d’autres compagnies pour éviter un goulot d’étranglement logistique mortel pour l’économie du pays.



