
Le Premier ministre cambodgien Hun Manet a exhorté la Thaïlande à reprendre rapidement les discussions sur la démarcation de leur frontière commune, un différend hérité de l’époque coloniale qui continue d’empoisonner les relations entre les deux voisins.
«Cela constituera le fondement d’une paix durable qui permettra à nos populations vivant le long de la frontière commune de vivre en harmonie. Le Cambodge est pleinement prêt», a écrit Hun Manet samedi soir sur les réseaux sociaux.
Cette démarche est perçue comme un tournant vers un pragmatisme diplomatique accru. En effet, elle marque une rupture avec les déclarations précédentes, qui évoquaient régulièrement la possibilité d’un recours devant la Cour internationale de Justice (CIJ).
Une frontière de 800 km disputée
Les deux royaumes d’Asie du Sud-Est s’opposent depuis des décennies sur le tracé de leur frontière de 800 kilomètres, fixée à l’époque où la France administrait l’Indochine, par des officiers siamois et français. Phnom Penh accuse Bangkok d’occuper plusieurs zones frontalières et exige le retrait des troupes thaïlandaises. Force est de constater, qu’en certains endroits, la frontière s’est déplacée vers l’Est de 400 mètres sans que l’on sache si la « nouvelle frontière » est plus ou moins légitime que l’ancienne, en l’absence de tracé reconnu par les deux pays.
Ce différend n’est pas qu’une querelle diplomatique: il a déjà provoqué des affrontements meurtriers. L’an dernier, deux épisodes de violences en juillet et décembre ont fait des dizaines de morts et provoqué l’exode de centaines de milliers de civils. Une trêve conclue le 27 décembre prévoyait la reprise des discussions, mais la situation reste fragile.
La Thaïlande temporise
Le ministre thaïlandais des Affaires étrangères, Sihasak Phuangketkeow, a reconnu samedi que le Cambodge avait «le droit» de réclamer une reprise rapide des négociations. Mais il a ajouté que son pays devait d’abord «suivre ses propres procédures». La Thaïlande vient de former un nouveau gouvernement et doit encore finaliser la composition de sa Commission conjointe des frontières (Joint Boundary Commission, JBC).
Bangkok a informé Phnom Penh qu’une rencontre officielle ne pourrait avoir lieu qu’une fois cette étape franchie. Le ministre thaïlandais a toutefois indiqué qu’il comptait discuter de la question de manière informelle avec son homologue cambodgien lors du prochain sommet de l’ASEAN, prévu début mai.
Des accords sensibles
Au cœur du dossier figurent deux protocoles d’accord, connus sous le nom de MOU 43 et MOU 44. La Thaïlande envisage de révoquer le second, jugé défavorable à ses intérêts, mais cette décision doit encore être validée par le Conseil de sécurité nationale puis par le Cabinet. Quant au MOU 43, Bangkok insiste sur la nécessité d’une approche «inclusive et approfondie» avant toute décision.
Un enjeu régional
La dispute frontalière entre le Cambodge et la Thaïlande dépasse le cadre bilatéral. Elle menace la stabilité d’une région déjà marquée par des rivalités territoriales, notamment en mer de Chine méridionale. Pour Phnom Penh, obtenir une démarcation claire est crucial afin de garantir la sécurité des populations frontalières et d’éviter de nouveaux affrontements.
Pour Bangkok, la prudence s’impose: céder trop vite pourrait être perçu comme une faiblesse politique, alors que le gouvernement fraîchement installé cherche à consolider son autorité.
Paix fragile
Hun Manet insiste: «Le Cambodge est pleinement prêt.» Mais la Thaïlande temporise, et la frontière reste une ligne de fracture.
L’attitude thaïlandaise peut s’expliquer par la nomination du lieutenant-général Adul Boonthamcharoen au poste de ministre de la Défense. Il illustre la persistance du réseau politico-militaire dit de Buri Ram, déterminé à maintenir tout statu quo.
Adul est le premier ministre de la Défense issu des rangs avec un grade inférieur à général quatre étoiles. Sa carrière est étroitement liée à la province de Buri Ram et à la famille Chidchob, dont Newin, mentor politique du Premier ministre Anutin Charnvirakul. Leur proximité lui assure un solide réseau au sein des forces armées.
Le choix d’Adul s’explique aussi par son expérience sur la frontière avec le Cambodge. Il s’est distingué lors des affrontements autour du temple de Preah Vihear entre 2008 et 2011, puis comme commandant de la 2e armée régionale. Les récents heurts meurtriers de 2025 ont ravivé le nationalisme, dont Anutin et son parti ont tiré profit lors des élections de février.
Ainsi, la nomination d’Adul apparaît comme un calcul politique, destiné à consolider les alliances entre militaires et politiciens de Buri Ram, tout en capitalisant sur le conflit frontalier avec le Cambodge.



