
Dans les rues de Bangkok comme dans les villages du Nord, une petite pilule colorée circule à prix dérisoire. Le yaba, mélange de méthamphétamine et de caféine, est devenu l’un des fléaux les plus graves de la Thaïlande. Jadis présenté dans les années 1960 comme un “médicament de la diligence et de la vigilance” pour les chauffeurs de camion et ouvriers, il est aujourd’hui au cœur d’une crise nationale.
Un coût dérisoire, un impact colossal
Le prix du yaba est l’un des moteurs de sa diffusion. Sur certains marchés locaux, une pilule ne coûte que quelques bahts, l’équivalent de quelques centimes d’euro. Cette accessibilité en fait une drogue à la portée des plus vulnérables : adolescents, travailleurs précaires, familles déjà fragilisées par l’endettement. Là où d’autres stupéfiants restent chers et difficiles à obtenir, le yaba s’impose comme une tentation quotidienne.
Une production industrielle venue du Triangle d’or
La majorité des comprimés provient de laboratoires installés en Birmanie, dans l’État Shan, supposés hors du contrôle des autorités. Ces usines clandestines produisent à grande échelle, alimentant un trafic qui traverse les frontières sans relâche. En 2024, plus de 200 tonnes de méthamphétamine ont été saisies dans la région du Mékong. Les autorités thaïlandaises ont intercepté 139 millions de pilules, mais les saisies ne représentent qu’une fraction de l’offre réelle.
Une crise sanitaire nationale
La consommation massive de yaba ne se limite pas à un problème de sécurité publique. Elle met à genoux le système de santé thaïlandais. Le pays compte à peine 1,3 psychiatre pour 100 000 habitants, bien en dessous de la moyenne mondiale. Les files d’attente pour un suivi médical s’allongent, poussant certaines familles vers des programmes de désintoxication improvisés dans les temples, sans encadrement clinique.
De la répression à la santé publique
Face à l’ampleur du phénomène, le gouvernement a tenté d’adapter sa politique. Une mesure autorisant la possession de cinq pilules vise à distinguer les consommateurs des trafiquants. Mais sans infrastructures solides, cette approche reste limitée. Les experts insistent : la dépendance au yaba est souvent liée à des troubles psychologiques — anxiété, dépression, stress post-traumatique — qui nécessitent un traitement global.
Le défi de demain
La Thaïlande se retrouve piégée entre une offre illimitée venue de l’étranger et une demande intérieure alimentée par le faible coût du produit. Tant que le yaba restera aussi bon marché et accessible, les campagnes de répression ne suffiront pas. Selon les professionnels de la santé, la solution passe par un investissement massif dans la santé mentale, des programmes de prévention et une prise en charge digne de ce nom.



