
Une prise hors norme
Le 12 août, Natthakorn Suea‑iam, jeune pêcheur de 27 ans, pensait ramener quelques mulets pour le dîner. À sa grande surprise, ses filets se sont remplis de près de 200 kilos de tilapias à menton noir (Sarotherodon melanotheron), une espèce invasive rarement observée en si grand nombre dans la baie de Rong Po, district de Bang Lamung, près de Pattaya. « J’ai grandi au bord de la mer, je n’avais jamais vu ça », a‑t‑il confié.
La vidéo de sa prise, publiée sur Facebook, a rapidement attiré l’attention des habitants. Certains sont venus récupérer du poisson pour le cuisiner, tandis que Natthakorn a tenté quelques recettes maison, du frit au séché au soleil. Mais derrière l’anecdote culinaire se cache une inquiétude bien réelle : aucune autre espèce n’a été capturée ce jour‑là.
Une espèce envahissante déjà connue
Originaire d’Afrique de l’Ouest, le tilapia à menton noir est réputé pour sa tolérance au sel et à la pollution. Introduit accidentellement en Thaïlande il y a plus d’une décennie, il s’est propagé dans les canaux et les estuaires, jusqu’à coloniser les côtes de Rayong et Samut Songkhram. Sa reproduction est fulgurante : les femelles incubent des centaines d’œufs dans leur bouche, garantissant une survie élevée des alevins.
Les biologistes alertent depuis plusieurs années : cette espèce concurrence directement les poissons indigènes et menace les fermes de crevettes et de moules. Dans certaines provinces, des exploitations aquacoles ont déjà dû fermer après des pertes massives.
Des conséquences redoutées
À Chonburi, les pêcheurs craignent désormais pour leurs moules et coquillages de culture. Si les tilapias envahissent les zones de reproduction des espèces locales, l’impact économique pourrait être sévère. À Rayong, des habitants ont découvert des adultes porteurs de centaines d’œufs prêts à éclore. « Ils se multiplient par milliers en un rien de temps », s’alarme un riverain.
Le risque est double :
- Écologique, avec la disparition progressive des poissons marins indigènes.
- Économique, car la pêche artisanale et les fermes de moules dépendent de la biodiversité côtière.
Les autorités sous pression
Face à l’ampleur du phénomène, les pêcheurs réclament une intervention urgente des services de la pêche. Les solutions envisagées vont de la pêche intensive à l’introduction de prédateurs naturels, en passant par des campagnes de sensibilisation. Dans certaines communautés, des habitants se mobilisent déjà pour réduire la population en pêchant eux‑mêmes ces tilapias.
Parallèlement, une polémique a éclaté autour de la présence de tilapias à menton noir dans des conserves de sardines. Des analyses ADN menées par l’université de Songkhla ont confirmé la substitution dans certains lots, soulevant des questions sur la traçabilité et la sécurité alimentaire.
Entre menace et opportunité
Si certains restaurateurs testent la chair de ce poisson, jugée proche du tilapia du Nil mais plus grasse, cette valorisation reste marginale. La consommation ne suffira pas à endiguer une espèce capable de coloniser rapidement les milieux aquatiques.
La capture spectaculaire de Chonburi n’est pas un simple fait divers : elle illustre une crise écologique nationale. Le tilapia à menton noir, désormais bien installé dans les eaux thaïlandaises, menace la biodiversité et les moyens de subsistance des pêcheurs. Les habitants appellent à une action rapide et coordonnée pour éviter que les mers du pays ne soient dominées par une seule espèce invasive.



