Weerapong
Longtemps perçu comme une musique rurale, le Molam, tradition séculaire du nord-est de la Thaïlande (Isan), s’impose désormais dans la capitale. Porté par des générations de migrants venus chercher du travail à Bangkok depuis les années 1960, ce genre musical est devenu un véritable symbole culturel, à la fois lien identitaire et phénomène urbain.
À l’origine, le Molam accompagnait les fêtes de temples, avec des concerts-marathons qui pouvaient durer toute la nuit. Mais à Bangkok, les artistes ont dû s’adapter : les spectacles commencent plus tôt et se terminent vers minuit, pour coller aux rythmes de la vie citadine. “Il faut accélérer le script, capter le public immédiatement”, explique Veeraphong Wongsin, vétéran du Molam et fondateur du Khana Molam Phu Thai.
Cette troupe, née dans la province de Kalasin, a fait ses débuts dans la capitale en 2003. À l’époque, 80 % du public était composé de migrants d’Isan. Aujourd’hui, les concerts séduisent un public bien plus large, curieux de découvrir une mise en scène grandiose et des sonorités inédites.
Le Molam ne se limite plus aux scènes traditionnelles. On le retrouve dans des bars branchés, sur des vinyles joués par des DJs, ou dans des lieux emblématiques comme Studio Lam, qui a offert pendant plus de dix ans une vitrine aux jeunes artistes. “Ces espaces ont permis au Molam de toucher les classes moyennes et supérieures de Bangkok”, souligne John Clewley, chroniqueur musical.
Cette ouverture reflète l’évolution du genre. Les artistes d’Isan n’hésitent pas à mélanger leurs rythmes avec d’autres styles contemporains, du funk au jazz. “Chez nous, si quelque chose est bon, on l’adopte. La musique, c’est pareil : tout ce qui est fun, on en fait notre propre version”, résume l’universitaire Arthit Mulsarn.
Aujourd’hui, le Molam dépasse les frontières. Des groupes comme Paradise Bangkok ont déjà joué en Europe, donnant une visibilité internationale à ce son unique. Certains espèrent voir le Molam devenir un genre mondial, au même titre que le jazz ou le blues. D’autres restent plus prudents, mais reconnaissent son potentiel à incarner l’esprit d’Isan sur la scène globale.
Avec ses rythmes entraînants, ses paroles enracinées dans la vie quotidienne et sa capacité à évoluer, le Molam illustre la résilience et la créativité des migrants d’Isan. À Bangkok, il est devenu bien plus qu’une musique : un pont culturel entre passé et présent, entre province et capitale, entre identité locale et ouverture au monde.



