Image d'archives mais la situation est toujours la même en saison sèche.
À Nong Khai, dans le nord-est de la Thaïlande, le Mékong n’affiche plus que 1,37 mètre de profondeur. Un niveau si bas que les habitants traversent à pied vers les îles laotiennes, marchant sur des bancs de sable et des affleurements rocheux. Cette image spectaculaire illustre une crise hydrique qui dépasse la simple sécheresse saisonnière : elle met en lumière l’influence croissante des barrages chinois et laotiens sur le fleuve.
Un fleuve sous contrôle en amont
Le Mékong prend sa source au Tibet, où il est appelé Lancang. Sur ce tronçon chinois, plus d’une dizaine de grands barrages ont été construits, et Pékin en projette des dizaines d’autres. Ces infrastructures permettent de stocker l’eau pour l’hydroélectricité et l’irrigation, mais elles modifient profondément le débit en aval. Les études montrent que les barrages chinois peuvent retenir des milliards de mètres cubes, réduisant le flux en saison sèche et accentuant les variations imprévisibles .
Au Laos, la stratégie est similaire : le pays s’est lancé dans une politique de “batterie de l’Asie du Sud-Est”, multipliant les projets hydroélectriques. Le barrage de Xayaburi, par exemple, a déjà suscité de vives critiques pour ses impacts sur la pêche et les communautés riveraines .
Conséquences visibles en Thaïlande
À Nong Khai, six districts sont touchés : Sangkhom, Si Chiang Mai, Tha Bo, Mueang Nong Khai, Phon Phisai et Rattanawapi. Les habitants y voient apparaître des rapides rocheux et des bancs de sable transformés en terrains de sport improvisés. Mais derrière l’anecdote se cache une menace : la baisse du niveau du fleuve fragilise l’agriculture, la pêche et le transport fluvial.
Les experts estiment que la combinaison du changement climatique et de la régulation artificielle par les barrages explique ces records de sécheresse. Les retenues d’eau en amont, libérées de manière irrégulière, perturbent le cycle naturel du Mékong. Résultat : des crues moins prévisibles et des étiages plus sévères .
Une crise géopolitique
La question dépasse l’environnement. Elle devient géopolitique. La Thaïlande et le Cambodge dénoncent une dépendance accrue vis-à-vis des décisions chinoises. Pékin affirme que ses barrages réduisent les risques d’inondations et stabilisent le débit, mais les pays en aval contestent cette version. Les ONG locales parlent de “confiscation de l’eau” et de menace pour des millions de riverains.
Vers une coopération régionale ?
La Commission du Mékong, qui regroupe la Thaïlande, le Laos, le Cambodge et le Vietnam, tente de renforcer la transparence sur les données hydrologiques. Mais la Chine, observatrice et non membre, reste réticente à partager ses informations en temps réel.
Pour les habitants de Nong Khai, la réalité est tangible : le fleuve qui nourrissait leurs villages s’assèche, et les bancs de sable deviennent des passerelles vers le Laos. Derrière cette image insolite, c’est tout l’équilibre du Mékong qui vacille, pris entre sécheresse climatique et régulation politique.
Le Mékong, quatrième fleuve d’Asie, n’est plus seulement un cours d’eau : il est devenu un instrument de puissance et un révélateur des fragilités régionales.



