
En Thaïlande, la campagne électorale prend des allures de grand spectacle. Le Pheu Thai, parti historique associé à la famille Shinawatra, a lancé une proposition qui illustre à la perfection le paroxysme du populisme : faire de neuf citoyens des millionnaires chaque jour. Derrière l’annonce, un objectif affiché de modernisation économique et de digitalisation des transactions. Mais pour les critiques, il s’agit avant tout d’un coup de communication destiné à galvaniser les foules.
Lors d’un rassemblement dans la province de Kalasin, Yodchanan Wongsawat, neveu de l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra, a détaillé son projet : un tirage au sort quotidien offrant un million de bahts à neuf personnes. Quatre prix seraient réservés aux agriculteurs, aux seniors, aux volontaires du service public et aux contribuables. Les cinq autres seraient attribués via les tickets de caisse, y compris chez les petits vendeurs. Le calcul est simple : 3 240 nouveaux millionnaires par an, soit environ 26 000 sur deux mandats.
La promesse a immédiatement suscité des applaudissements nourris de la part des 20 000 personnes présentes. Dans une région où le Pheu Thai reste solidement implanté, l’idée d’un jackpot quotidien résonne comme une réponse directe aux difficultés économiques et à l’endettement chronique des ménages. Yodchanan a d’ailleurs assorti son annonce d’un moratoire de trois ans sur les dettes agricoles et d’un plan de réduction des factures d’électricité.
Mais derrière l’enthousiasme populaire, les critiques fusent. Les adversaires politiques dénoncent une mesure coûteuse et inefficace. Abhisit Vejjajiva, ancien Premier ministre démocrate, estime que les 3,6 milliards de bahts annuels nécessaires seraient mieux investis dans la formation et le développement des compétences, un domaine sacrifié par tous les gouvernements thaïlandais depuis toujours, dont celui d’Abhisit.
Korn Chatikavanij, ex-ministre des Finances, parle d’un « gaspillage » et met en garde contre les risques de favoritisme dans la sélection des gagnants.
Quant à Sirikanya Tansakun, du People’s Party, elle souligne que seuls 2 000 citoyens par an en bénéficieraient, pour un coût colossal.
Le Pheu Thai se défend en invoquant des modèles étrangers. Prommin Lertsuridej, ancien secrétaire général du Premier ministre, cite l’exemple de Taïwan, où une loterie basée sur les tickets de caisse a permis d’augmenter les recettes fiscales de 20 % par an. Selon lui, l’objectif n’est pas de distribuer de l’argent au hasard, mais d’inciter les citoyens à formaliser leurs transactions et à intégrer l’économie informelle dans le système fiscal. Si la Thaïlande parvenait à accroître ses recettes de 10 %, l’État gagnerait 100 milliards de bahts supplémentaires, de quoi financer durablement des politiques sociales.
Prommin part du principe que les citoyens consommeront plus dans le but d’être tirés au sort alors que les chances de gagner sont infinitésimales. Il mise, en fait, sur le démon du jeu qui sommeille en de nombreux Thaïlandais.
Ce débat illustre une tension classique du populisme : séduire par des promesses spectaculaires que l’on sait peu pertinentes, tout en revendiquant une rationalité économique. Pheu Thai, qui, par ailleurs, voulait réellement entraîner la Thaïlande dans la modernité, s’était déjà fourvoyé lorsqu’il était au pouvoir avec sa mesure, surnommée « la manne de 10000 bahts pour tous » dont les effets se sont avérés nuls .
Le slogan des « neuf millionnaires par jour » frappe les esprits, mais masque la complexité d’une réforme fiscale et digitale. Les partisans y voient une manière d’élargir la base fiscale et de moderniser la gouvernance. Les opposants dénoncent une illusion coûteuse, incapable de s’attaquer aux racines de la pauvreté.



