
Six organisations de médias thaïlandais ont appelé le Parlement à protéger l’indépendance de Thai PBS, menacée par un projet de loi qui remplacerait son financement issu des “taxes sur le vice” (alcool et tabac) par des crédits budgétaires annuels. Les associations redoutent que ce changement expose la chaîne publique à des pressions politiques et demandent des garanties légales pour préserver sa mission de service public.
La “sin tax” en Thaïlande correspond à un prélèvement additionnel de 2 % sur les ventes d’alcool et de tabac, en plus des droits d’accise classiques. Elle génère environ 10 milliards de bahts par an (près de 250 millions d’euros). Les bénéficiaires sont quatre organismes publics : Thai PBS (chaîne publique), la Thai Health Promotion Foundation, le Fonds pour les personnes âgées et le Fonds de développement du sport. Ce financement dédié garantit leur autonomie financière et leur stabilité, indépendamment du budget annuel de l’État. Sa suppression profiterait directement aux grandes entreprises d’alcool et de tabac, mais fragiliserait ces institutions publiques.
Le texte, porté par Suphachai Jaismut du parti Bhumjaithai, évoque la discipline budgétaire, mais les critiques y voient une tentative de réduire l’autonomie d’un média parfois gênant pour le pouvoir. L’ancien membre de la Commission nationale de radiodiffusion, Pravit Leesathapornwongsa, rappelle que Thai PBS est né après les événements de mai 1992, lorsque la censure avait poussé les citoyens vers les médias étrangers. Le modèle retenu — un financement indépendant via les taxes sur le vice — visait à garantir stabilité et liberté éditoriale, sans dépendre ni de la publicité commerciale ni du budget de l’État.
Les opposants estiment qu’un basculement vers des crédits annuels fragiliserait la chaîne : chaque gouvernement pourrait réduire ou supprimer les fonds selon ses priorités, mettant en péril la survie du média. Pour eux, une réforme doit d’abord s’appuyer sur une évaluation rigoureuse de l’efficacité et des besoins, plutôt que sur une décision politique risquant de “créer un problème au lieu de le résoudre”.
Au-delà de Thai PBS, les critiques soulignent que l’abandon des taxes affecterait aussi la santé publique et la prévention. Le professeur de droit Banjerd Singkaneti (NIDA) avertit que la suppression de ces prélèvements affaiblirait les programmes de prévention et augmenterait les coûts de traitement. L’ancien ministre adjoint de la Santé, Somsak Chunharas, ajoute que les grands groupes d’alcool et de tabac seraient les principaux bénéficiaires, avec des produits potentiellement moins chers et une consommation accrue, tandis que l’État devrait compenser la perte de revenus dans un contexte budgétaire déjà tendu.
Les principaux groupes de l’alcool et du tabac en Thaïlande sont contrôlés par de grandes familles influentes, proches des cercles de pouvoir auxquels le parti Bhumjaithai est lié.
Face aux critiques, Suphachai assure que son projet ne vise pas à “dissoudre” Thai PBS et qu’il reste ouvert aux consultations pour trouver des mécanismes garantissant l’indépendance. Mais les associations de presse rappellent que la liberté éditoriale repose avant tout sur une autonomie financière solide, sans dépendance aux arbitrages annuels du gouvernement.



