
Le terme « compte de mule » est devenu en Thaïlande synonyme de criminalité financière. Autrefois obscur, il est aujourd’hui au cœur des enquêtes policières et des campagnes de sensibilisation. Ces comptes bancaires, appelés en thaï Banchee Ma (« comptes chevaux »), sont utilisés par les escrocs, les blanchisseurs d’argent et les gangs de centres d’appels. Comprendre leur fonctionnement est essentiel pour saisir la mécanique des fraudes modernes.
Trois types de comptes de mule
Les enquêteurs distinguent désormais trois formes particulièrement préoccupantes :
- Le compte de mule entreprise : des sociétés fictives ou achetées sont enregistrées uniquement pour ouvrir des comptes bancaires au nom d’entreprises. Cette façade de légitimité trompe les victimes, qui croient traiter avec une société réelle. En réalité, ces comptes servent à recevoir les fonds des escroqueries ou à les blanchir.
- Le compte de fausse mule : il s’agit de comptes appartenant à des victimes elles-mêmes. Après avoir perdu leur argent, elles sont manipulées ou menacées pour recevoir des fonds d’autres escroqueries et les transférer. Sans le savoir, elles deviennent le premier maillon d’une chaîne de blanchiment.
- Le compte de mule espion : ouvert par la police sous couverture, il est vendu sur le dark-web. Une fois utilisé par les criminels, il permet aux enquêteurs de remonter tout le réseau.
Les « cinq couleurs » de la Banque de Thaïlande
Au-delà de ces catégories, la Banque de Thaïlande classe les comptes suspects en cinq niveaux de risque :
- Noir : preuves confirmées de blanchiment par l’Amlo, l’autorité dédiée.
- Gris foncé : signalés à la police, fonds gelés sans décision judiciaire.
- Gris clair : surveillés en attente de plaintes.
- Marron foncé : transferts suspects.
- Marron clair : signaux faibles de fraude.
Une menace nationale
Entre le 27 octobre et le 21 janvier, la police a traité 1 964 affaires et arrêté 1 870 suspects liés aux comptes de mule. La loi prévoit jusqu’à 3 ans de prison et 300 000 bahts d’amende pour la vente ou la location de comptes, et jusqu’à 5 ans de prison et 500 000 bahts d’amende pour ceux qui recrutent ou font de la publicité.
La stratégie « détecter – geler – étendre »
La police et les banques coopèrent via un registre central des fraudes. Les transactions anormales déclenchent des alertes en temps réel. L’analyse de données et l’intelligence artificielle permettent d’identifier les schémas de mule accounts. Enfin, une « war room » multi‑agences coordonne les blocages immédiats de transferts ou retraits suspects.
S’inspirer de Singapour
La Thaïlande étudie le modèle singapourien, qui inclut des délais pour les transactions à risque, et un « kill switch » permettant aux citoyens de geler eux‑mêmes leurs comptes. Mais l’économie thaïlandaise repose sur des paiements instantanés, rendant toute réforme délicate.
Au cœur des escroqueries
Les gangs de centres d’appels, basés en Thaïlande dans les pays voisins et dirigés par des mafias chinoises, séparent les équipes de manipulation psychologique des équipes de blanchiment. Les premiers convainquent les victimes de transférer de l’argent, les seconds s’assurent de le faire disparaître rapidement, moyennant des commissions de 10 à 20 %.



