
Près de onze ans après l’attentat le plus meurtrier de l’histoire récente de la Thaïlande, la justice a rendu son verdict. Le tribunal criminel de Bangkok a condamné jeudi 11 juin deux hommes ouïghours, Adem Karadag et Mairaili Yusufu, à la peine capitale pour leur rôle dans l’explosion qui avait frappé le sanctuaire de l’Erawan, au cœur du quartier de Ratchaprasong, le 17 août 2015. L’attaque avait tué 20 personnes, dont 14 touristes étrangers, et blessé plus de 120 autres.
Un procès interminable
Le jugement intervient au terme d’un procès-fleuve, entamé en 2016 et marqué par des retards à répétition, liés notamment à la pandémie et aux difficultés de traduction. Des centaines de témoins ont été entendus. Les deux accusés, arrivés en prisonniers au tribunal, ont toujours nié leur implication. Selon l’accusation, Yusufu aurait assemblé l’engin explosif et fourni les matériaux, tandis que Karadag aurait déposé le sac à dos piégé au sanctuaire. Tous deux ont été condamnés pour meurtre prémédité et tentative de meurtre, ainsi que pour port d’arme en public, sanctionné par une amende de 1 000 bahts.
La défense dénonce des irrégularités
Leur avocat, Chuchart Kanpai, a immédiatement annoncé son intention de faire appel. Il affirme que les preuves présentées ne démontrent pas la culpabilité de ses clients. Il soutient notamment que Karadag serait entré en Thaïlande une semaine après l’attentat, comme le montrerait une vidéo de surveillance, et que son apparence ne correspondrait pas à celle du suspect filmé sur les lieux. Il assure également que son client n’a jamais avoué et qu’il aurait été contraint de signer des documents en détention, comme cela arrive souvent dans les commissariats thaïlandais. Concernant les explosifs retrouvés dans un appartement de Nong Chok, l’avocat souligne qu’ils se trouvaient dans une pièce verrouillée à laquelle Karadag n’avait pas accès.
Un contexte politique sensible
L’attentat avait eu lieu quelques semaines après la décision controversée de la junte thaïlandaise de renvoyer 109 Ouïghours vers la Chine, où cette minorité musulmane est accusée de séparatisme et subit une sévère répression. Ce calendrier avait alimenté les spéculations sur un possible acte de représailles de la part de possibles insurgés de cette minorité. Pékin nie les accusations de violations des droits humains, mais les organisations internationales dénoncent l’incarcération massive d’Ouïghours dans des camps de « rééducation ».
Une enquête critiquée
Dès les premières heures, l’enquête avait été jugée opaque. Dix-sept suspects avaient été identifiés, mais seuls Karadag et Yusufu avaient été arrêtés rapidement. En 2017, une Thaïlandaise, Wanna Suansan, avait également été inculpée, avant d’être acquittée en 2024. Les critiques ont pointé un manque de transparence et des pressions politiques sur le dossier où ces deux accusés feraient office de « lampistes ».
Un lieu toujours fréquenté
Aujourd’hui, le sanctuaire d’Erawan reste un haut lieu de prière et de tourisme, notamment pour les visiteurs chinois. Pourtant, peu d’entre eux semblent au courant du drame qui s’y est déroulé en 2015. « C’est un endroit où je viens chaque année pour prier », a simplement déclaré un touriste chinois interrogé, avant de s’éclipser.
Une affaire loin d’être close
Avec ce verdict, la justice thaïlandaise a voulu clore un chapitre douloureux. Mais l’appel annoncé par la défense, les zones d’ombre de l’enquête et les tensions diplomatiques autour de la question ouïghoure laissent présager que l’affaire du sanctuaire Erawan continuera de hanter Bangkok encore longtemps.



