Sihasak
Les relations entre Bangkok et Phnom Penh traversent une zone de turbulences. Le ministre thaïlandais des Affaires étrangères, Sihasak Phuangketkeow, a déclaré que des négociations bilatérales sur le différend frontalier terrestre étaient « hors de question » pour l’instant. Le Cambodge a choisi la voie de la conciliation obligatoire dans le cadre de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (UNCLOS), une démarche jugée prématurée par la Thaïlande.
Lors d’un déplacement en Chine, Sihasak a salué la volonté de Pékin de faciliter le dialogue, tout en insistant sur le fait que le conflit devait être réglé directement entre les deux voisins et en ajoutant que la Thaïlande refusait tout dialogue avec le Cambodge, à ce stade.
Il a également exprimé des inquiétudes concernant la livraison de chars chinois au Cambodge, soulignant que la publicité faite autour de cette livraison risquait d’attiser les tensions malgré le cessez‑le‑feu fragile au moment même où la Thaïlande annonce ouvertement de nombreuses commandes d’armes, comme celle de huit avions de chasse Gripen ce lundi.
Répondant aux propos étonnants de Sihasak, le ministère cambodgien des Affaires étrangères a publié un communiqué. Il a rejeté les affirmations thaïlandaises selon lesquelles la conciliation obligatoire engagée sous l’UNCLOS aurait bloqué les négociations frontalières terrestres. Il a rappelé que les différends maritimes et terrestres relèvent de cadres juridiques distincts, le second étant géré par la Commission mixte des frontières (JBC).
Le ministère a insisté sur le caractère pacifique et reconnu de l’UNCLOS, qui ne doit pas servir de prétexte pour suspendre la démarcation terrestre. Il a souligné que la Thaïlande elle‑même avait envisagé de recourir à l’UNCLOS pour ses propres revendications maritimes, avant de se retirer unilatéralement des discussions bilatérales.
Phnom Penh exhorte Bangkok à respecter les accords existants et les décisions de la Cour internationale de Justice concernant le temple de Preah Vihear. Le communiqué avertit que retarder la démarcation pour conserver des territoires contestés violerait les chartes de l’ONU et de l’ASEAN. La position cambodgienne a reçu un soutien international, notamment via une résolution de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie appelant à reprendre les travaux de la JBC.
Un climat délétère pour les entreprises thaïlandaises
Au‑delà des tensions diplomatiques, l’économie souffre. Après un an de frictions, plusieurs grandes entreprises thaïlandaises revoient leur stratégie au Cambodge. Certaines ont gelé leurs projets, d’autres réduisent leur exposition ou envisagent de quitter le marché. Les secteurs touchés vont des biens de consommation à l’énergie, en passant par le divertissement et la banque.
Dans l’industrie des boissons, une usine de plusieurs milliards de bahts n’a pas pu démarrer sa production. Un autre fabricant de produits essentiels prévoit de suspendre ses activités sous marque thaïlandaise pour relancer la production sous une identité cambodgienne. Le groupe Major Cineplex a déjà fermé ses cinémas au Cambodge début 2026, mettant fin à douze ans de présence. Le géant des boissons énergétiques Carabao a vu ses revenus à l’étranger chuter de 40 % au premier trimestre 2026, en partie à cause du marché cambodgien.
Hostilité croissante envers les marques thaïlandaises
Les distributeurs font face à des campagnes hostiles sur les réseaux sociaux, ciblant les produits thaïlandais. Certains ont réduit leur marketing, modifié leurs emballages ou masqué leur identité nationale pour limiter les critiques. Thai President Foods, producteur des nouilles instantanées Mama, cherche désormais à compenser ses pertes en se tournant vers la Chine, l’Inde, la Corée du Sud et le Vietnam. L’entreprise investit dans de nouvelles lignes de production pour répondre à la demande internationale.
Le secteur de la beauté est également touché : Mistine, qui réalisait plus de 300 millions de bahts de ventes au Cambodge, a réduit ses campagnes de promotion. D’autres entreprises, comme PTT Oil and Retail Business (OR), envisagent une restructuration ou un retrait ordonné après une chute de 73 % des ventes de carburant en un an.
Entre prudence et repositionnement
Si certaines banques thaïlandaises maintiennent leurs services au Cambodge, elles ont stoppé toute expansion. Les entreprises adoptent une stratégie de prudence : réduire les coûts, restructurer ou se retirer si nécessaire. Pour beaucoup, le Cambodge ne représente qu’une faible part des revenus, mais la crise agit comme un révélateur : l’avenir des investissements thaïlandais dépendra désormais moins du nombre de marchés que de leur qualité et viabilité à long terme.



