Thammanant qui expose la stratégie du régime dont il fait partie
Le « pouvoir invisible » est l’expression employée par Thammanat Prompao, du parti Klatham, faisant partie de la coalition au pouvoir et farouche partisan de ce « pouvoir invisible ». On peut aussi utiliser les termes « régime », « élites bangkokiennes », « establishment », « puissance derrière le rideau », « l’armée et ses proxies » etc.
À l’approche des élections du 8 février, un constat s’impose : tout indique que l’establishment thaïlandais déploiera ses ressources pour garantir la victoire du parti Bhumjaithai. Derrière les discours officiels de neutralité, les signaux convergent vers une stratégie concertée visant à maintenir ce parti au centre du pouvoir.
Lors d’un rassemblement à Trang, l’ancien président du Parti démocrate, Chuan Leekpai, a révélé avoir découvert des mouvements suspects au sein de certaines unités militaires locales. Selon lui, des soldats auraient reçu des consignes pour soutenir Bhumjaithai. Bien que le ministre de la Défense ait nié toute directive officielle, Chuan a mis en garde contre une dérive inquiétante : la politisation de l’administration et des agences indépendantes. Il a dénoncé un « cycle vicieux » où la neutralité des institutions serait compromise, notamment à travers des nominations partisanes par le Sénat, lui-même sous la coupe du Bumjaithai et acquis au régime.
Ces accusations s’ajoutent à d’autres pratiques révélées : achats de députés pour des sommes colossales, intimidations de candidats contraints de se retirer, lenteur suspecte de la Commission électorale dans le traitement de plaintes visant le Premier ministre. Autant d’indices qui renforcent l’idée que les mécanismes de contrôle sont instrumentalisés pour favoriser un camp.
Plus simple encore : les résultats des élections n’ont que peu d’importances, car il sera possible pour le Bumjaithai et le régime de « convaincre » certains députés de rejoindre la coalition, une pratique courante en Thaïlande et connue sous le nom de « cobras ». Ces derniers changeraient de camp en échange de « bénéfices ».
Dans ce climat, les déclarations de Thammanat Prompao, chef de file du parti Klatham, sont révélatrices. Il a évoqué l’existence d’un « pouvoir invisible » prêt à agir pour que Bhumjaithai, dirigé de facto par Newin Chidchob, conserve son rôle central dans le futur gouvernement. Ce soutien occulte, selon lui, ne violerait pas nécessairement la loi, mais fonctionnerait en coulisses pour orienter l’issue du scrutin.
Le terme « munitions », utilisé dans le jargon politique, illustre une autre facette de cette réalité : des sommes distribuées aux électeurs, allant de 500 à 3 000 bahts, pour acheter des voix. Bien que Thammanat n’ait pas confirmé explicitement cette pratique, elle reste une constante des campagnes électorales thaïlandaises et alimente les soupçons d’un système verrouillé.
Face à cette machine, les partis rivaux peinent à imposer leurs projets. Le camp réformiste, incarné par le Parti du peuple, appelle les électeurs à lui donner une avance d’au moins 30 sièges sur le second parti afin d’éviter les manœuvres de coalition qui pourraient l’écarter du pouvoir. Thanathorn Juangroongruangkit, figure du mouvement progressiste, a averti que sans cet écart, les forces conservatrices pourraient s’allier pour former un gouvernement concurrent, reléguant le vainqueur apparent dans l’opposition.
Mais l’équation semble déjà biaisée. Bhumjaithai, parti du Premier ministre sortant Anutin Charnvirakul, bénéficie de l’appareil administratif, de réseaux d’affaires puissants et d’un soutien implicite des élites. Les précédents montrent que, lorsque l’establishment choisit son camp, il mobilise l’armée, les institutions et les ressources financières pour verrouiller le résultat.
À Buri Ram, province du nord-est de la Thaïlande, Newin Chidchob demeure l’homme fort de la politique nationale, malgré son retrait officiel. Ancien député et ministre, longtemps perçu comme un « boss provincial corrompu », il est aujourd’hui le stratège en coulisses du parti Bhumjaithai, dirigé publiquement par le Premier ministre Anutin Charnvirakul. Lors de son 67e anniversaire, Newin a publiquement adoubé Anutin en lui souhaitant quatre années supplémentaires au pouvoir, illustrant son rôle de faiseur de rois.
Propriétaire du club Buriram United et d’infrastructures sportives majeures, Newin a transformé sa province en pôle touristique et économique, renforçant l’influence de sa famille, qui domine les élections locales depuis plus d’une décennie. Sa capacité à mobiliser réseaux, financements publics et alliances lui permet de peser sur la formation des gouvernements, quels que soient les camps — royalistes, réformistes ou populistes.
Figure controversée, accusée par le passé de fraude électorale et lui-même « cobra » pour ses trahisons politiques, il reste incontournable. Son partenariat avec Anutin est décrit comme « parfait » : l’un fournit l’appareil provincial, l’autre cultive les élites conservatrices de Bangkok qui le fascinent. Ensemble, ils ont porté Bhumjaithai au centre du pouvoir, notamment en impulsant la légalisation du cannabis. Newin, discret, mais influent, incarne la persistance des réseaux familiaux et du clientélisme dans la politique thaïlandaise. Un retour au 20e siècle en quelque sorte.



