
À l’extrême Sud de Phuket, le feuilleton de Nui Beach illustre la difficulté chronique des autorités thaïlandaises à protéger les espaces publics face aux envahisseurs. Plus de dix ans après que la justice a confirmé que cette parcelle appartenait à l’État, les bâtiments illégaux continuent de réapparaître, malgré les démolitions et les condamnations.
Une plage sous pression
Nui Beach, nichée entre collines et mer turquoise, attire les visiteurs en quête de tranquillité. Mais derrière cette image idyllique, le site est devenu le théâtre d’une bataille juridique et politique. En 2014, la Cour suprême a annulé les titres fonciers irréguliers et confirmé que la zone relevait du domaine forestier national. Pourtant, les documents ont circulé de main en main et les constructions ont repris.
En 2015, deux sociétés exploitaient restaurants et activités touristiques, liées au système des « zero‑dollar tours » où des opérateurs chinois orientaient leurs clients vers des entreprises chinoises, marginalisant les acteurs locaux. En 2018, une saisie géante avait été lancée, suivie de condamnations judiciaires en 2019 et 2024 contre le propriétaire, décrit comme un « personnage influent » euphémisme pour parler de politiciens et / ou de mafieux. Mais les recours et les suspensions ordonnées par les tribunaux ont freiné l’action des autorités.
Démolitions et reconstructions
En 2020, le Département des forêts avait commencé à démolir 19 structures, mais l’opération fut stoppée après une plainte devant la Cour administrative. Quatre ans plus tard, les agents ont découvert que les bâtiments détruits avaient été reconstruits, et que de nouveaux s’étaient ajoutés : au total, 50 édifices illégaux. Lundi, 400 fonctionnaires ont été mobilisés pour les raser à nouveau.
Le ministre des Ressources naturelles, Suchart Chomklin, présent sur place, a dénoncé une transformation radicale du paysage au profit du tourisme privé. Il a promis de rendre la plage au public et de poursuivre la lutte contre l’occupation illégale dans le cadre du « Phuket Model », déjà appliqué à 300 affaires similaires. « Un fonctionnaire peut passer toute sa carrière à combattre les envahisseurs », a‑t‑il reconnu.
Un enjeu économique et politique
La valeur du terrain est estimée à près de 2 milliards de baht. Pendant des années, l’occupant illégal a même imposé un droit d’entrée de 600 baht aux touristes. Les critiques soulignent que les fonctionnaires hésitent souvent à agir avant la fin des procédures judiciaires, par crainte de représailles. Résultat : les envahisseurs continuent de tirer profit du site pendant que les affaires traînent, donc pendant plus d’une décennie.
Le ministre a annoncé que l’Office anti‑blanchiment enquêterait sur les flux financiers liés à Nui Beach. Le Département des forêts prévoit de transformer la zone en forêt récréative, ouverte gratuitement au public, sur plus de 300 rai (48 ha). D’autres parcelles, attribuées à tort à la réforme agraire, devraient aussi être récupérées.
Une bataille emblématique
Nui Beach est devenue le symbole d’un combat plus large : celui de la défense des plages et forêts de Phuket contre des intérêts privés puissants. Le gouvernement promet d’étendre les opérations à une dizaine d’autres sites, mais reconnaît que la tâche sera longue et semée d’embûches. Pour les habitants, l’enjeu est clair : mettre fin à des décennies d’occupation illégale et rendre enfin les plages à tous.



