
Un bureau fantôme au cœur de Bangkok
Au 30ᵉ étage du Chartered Square, Sathorn, une tour moderne du centre-ville, se cache Skyhub Technologies Ltd. Sur le papier, l’entreprise se présente comme une société de location de voitures. En pratique, elle est devenue l’un des plus gros importateurs de drones chinois en Thaïlande. Derrière une porte rarement ouverte, ce bureau discret sert de relais pour un commerce explosif : des centaines de drones sophistiqués, importés de Chine, puis réexportés vers la Russie.
Des chiffres qui parlent
Les données officielles révèlent une progression fulgurante. En 2022, la Thaïlande exportait moins d’un million de dollars de drones, et aucun vers Moscou. Trois ans plus tard, la Russie a importé 125 millions de dollars de drones depuis Bangkok, soit 88 % des exportations thaïlandaises dans ce secteur. Dans le même temps, la Chine a expédié 186 millions de dollars de drones vers la Thaïlande, alimentant ce circuit parallèle.
Parmi les modèles concernés figure l’EVO Max 4T du fabricant chinois Autel Robotics, vendu environ 9 000 dollars pièce. Conçu pour un usage civil, il est pourtant utilisé sur le champ de bataille ukrainien, où les drones ont transformé la guerre moderne.
Des sociétés-écrans pour contourner les sanctions
Skyhub n’est pas seule. Une autre société, China Thai Corp, installée près de l’aéroport de Bangkok, a importé pour 144 millions de dollars de drones en 2025. Déjà sanctionnée par le Royaume-Uni pour son rôle dans l’approvisionnement militaire russe, elle s’est récemment rebaptisée Lanto Global Logistics. Le stratagème est classique : changer de façade juridique pour poursuivre les affaires.
Ces sociétés-écrans permettent à Moscou de contourner les sanctions occidentales. Les flux passent par des pays tiers, via des entreprises peu transparentes, avant d’atteindre la Russie. « Les méthodes ne changent pas : reroutage via des sociétés fantômes », analyse Maria Shagina, chercheuse à l’International Institute for Strategic Studies.
Une légalité contestée
Interrogées, les autorités thaïlandaises assurent que tout est conforme à la loi. « Nous sommes prêts à agir, mais une loi doit d’abord être adoptée », explique Phantong Loykulnanta, directeur général des douanes. En l’absence d’obligation de déclarer l’usage final des drones, les importations et réexportations restent officiellement légales.
Cette position arrange Bangkok, soucieuse de préserver ses relations économiques avec Moscou. La Russie est devenue un acteur visible en Thaïlande : plus de 1,9 million de touristes russes ont visité le pays en 2025, et les investissements immobiliers dépassent les 30 millions de dollars sur le seul premier trimestre. À Phuket, un tiers des expatriés sont désormais russes.
Un maillon de la guerre d’usure
Pour les experts, cette filière illustre la difficulté des Occidentaux à freiner l’accès de Moscou aux technologies duales. Après les Émirats arabes unis ou le Kazakhstan, l’Asie du Sud-Est est devenue un nouveau relais. « La guerre d’usure est une bataille de ressources. La Russie monte en puissance », souligne Maria Shagina.
Entre drones chinois, missiles iraniens et pièces sud-africaines, Moscou multiplie les canaux pour alimenter son effort de guerre. Et Bangkok, en fermant les yeux, s’impose comme un hub discret, mais stratégique dans ce réseau mondial.



