
Bangkok, octobre 2026 — L’antienne n’est pas nouvelle, mais comme elle semble être tombée dans l’oreille de sourds, les experts la répètent. La Thaïlande, qui ambitionne de devenir un pays à revenu élevé d’ici 2037, ne pourra y parvenir sans un effort massif pour renforcer son capital humain. C’est le message martelé par la Banque mondiale lors d’un forum de haut niveau organisé avec le Fonds pour l’éducation équitable (EEF).
Trois forces politiques en tension
Lors d’un forum organisé pour les 30 ans du Thai Post, le professeur Theerayuth Boonmee a décrit trois blocs majeurs : la jeunesse, qui représente près d’un tiers des électeurs et réclame des changements rapides ; les électeurs modestes, fidèles aux réseaux clientélistes et aux politiques populistes ; et enfin l’establishment conservateur, minoritaire dans les urnes mais puissant dans les institutions. Selon lui, la Thaïlande reste piégée dans des “trappes structurelles” faute d’innovation et de réforme éducative, risquant de voir les inégalités sociales provoquer de graves crises .
Le diagnostic de la Banque mondiale
La Banque mondiale partage cette inquiétude. Dans son forum de haut niveau Unlocking Thailand’s Future ou « Déverrouiller l’avenir de la Thaïlande », elle a rappelé que le pays devait porter sa croissance par habitant à 5,4 % par an pour atteindre le statut de pays à revenu élevé d’ici 2037. Sans réforme, la croissance resterait autour de 2,5 à 3 %, insuffisante .
Pour Stephen N. Ndegwa, directeur pour la Thaïlande et le Myanmar, “investir dans les gens est l’un des investissements les plus puissants qu’un pays puisse faire”. Il souligne que l’intelligence artificielle, le changement climatique et les tensions géopolitiques bouleversent le monde du travail. La Thaïlande doit donc renforcer ses compétences de base, sa formation numérique et sa capacité d’adaptation .
Des progrès, mais un essoufflement
Le pays a connu des avancées notables : scolarisation quasi universelle au secondaire, espérance de vie en hausse de sept ans, recul de la pauvreté. Mais selon Luis Benveniste, directeur régional de la Banque mondiale pour les politiques sociales, cette dynamique s’essouffle. Les entreprises peinent à recruter : 62 % des employeurs thaïlandais déclarent des difficultés à attirer des talents, contre 37 % en moyenne mondiale .
Former pour l’ère de l’IA
La demande en spécialistes de l’intelligence artificielle et du machine learning ou « Apprentissage par les machines » explose, mais les employeurs insistent aussi sur les compétences transversales : pensée analytique, créativité, communication, collaboration. “Préparer la Thaïlande à l’ère de l’IA ne consiste pas seulement à former des experts, mais à garantir que chacun possède des compétences numériques. Benveniste insiste également sur les compétences socio‑émotionnelles.
C’est le premier rapport qui mentionne les compétences socio‑émotionnelles concernant la Thaïlande, soulignant leur rôle clé pour l’avenir du pays. En effet, la réussite économique ne dépend pas seulement de la technologie ou des infrastructures, mais aussi de la capacité des individus à coopérer, communiquer et s’adapter. En intégrant cette dimension humaine, la Thaïlande ouvre enfin la voie à une réforme éducative plus complète.
Le rôle du secteur privé
Le vice‑président de la Chambre de commerce, Saravoot Yoovidhya, rappelle que la démographie accentue l’urgence : moins de jeunes entrent sur le marché du travail, il faut donc accroître la productivité de ceux déjà présents. La Chambre s’implique désormais dans la conception des programmes scolaires, ouvre ses entreprises aux étudiants et finance du matériel, afin de rapprocher l’éducation des besoins réels du marché .
Ainsi, la Thaïlande ne pourra pas atteindre son ambition de pays riche sans un investissement massif dans son peuple. Éducation, compétences numériques, formation continue et meilleure adéquation entre diplômes et emplois sont les piliers d’une croissance inclusive. Faute de quoi, les fractures sociales et politiques risquent de s’aggraver, compromettant l’avenir du pays.



