
Le basilic sacré est bien plus qu’une simple herbe aromatique en Thaïlande. Il constitue l’ingrédient essentiel du pad kaprao, considéré par beaucoup comme le plat national du royaume. Présent dans les restaurants de rue comme dans les foyers, ce mets emblématique repose justement sur les feuilles de kaprao, dont le parfum puissant et le goût légèrement poivré font toute la différence.
C’est pourquoi la décision d’accorder à l’entreprise agroalimentaire CPRAM, filiale du groupe CP, des droits de protection sur quatre variétés de basilic sacré a provoqué de vives réactions dans le pays.
À l’origine de la polémique, l’organisation BioThai a révélé que CPRAM avait obtenu une protection juridique jusqu’en 2036 pour quatre variétés baptisées Kaewjuree 01, 02, 03 et 04. Développées avec l’université Kasetsart à partir de basilics locaux, ces variétés ont été sélectionnées pour leur croissance rapide, leur rendement stable et leur arôme particulièrement prononcé, des qualités recherchées pour la production industrielle de plats préparés.
Sur le papier, le ministère de l’Agriculture assure qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Les particuliers peuvent continuer à cultiver ces plantes dans leur jardin, récolter les feuilles et cuisiner librement leur pad kaprao. Les restrictions concernent uniquement la multiplication et la vente commerciale des semences ou des plants protégés, qui nécessitent l’autorisation du détenteur des droits.
Mais les critiques estiment que le problème dépasse largement cette question juridique. Pour eux, CPRAM va déjà très loin en revendiquant une forme de contrôle sur des variétés issues d’une plante profondément enracinée dans la culture alimentaire thaïlandaise. Même si l’entreprise ne possède pas l’ensemble des variétés de basilic sacré présentes dans le pays, certains agriculteurs redoutent que cette logique n’encourage progressivement la privatisation de ressources végétales jusqu’ici partagées librement.
Des cultivateurs de Nonthaburi craignent notamment que le système ne limite à terme leur capacité à conserver, échanger ou replanter leurs propres semences. Les défenseurs de la biodiversité s’interrogent également sur l’utilisation de travaux de recherche menés avec une université publique pour développer des variétés bénéficiant ensuite à un groupe privé.
La controverse intervient alors que certains observateurs surveillent de près une éventuelle adhésion de la Thaïlande à la convention internationale UPOV 1991, qui pourrait renforcer les protections accordées aux obtenteurs de nouvelles variétés végétales.
Pour l’heure, le gouvernement se veut rassurant : les Thaïlandais pourront continuer à préparer leur incontournable pad kaprao. Mais l’affaire relance un débat sensible sur les limites entre innovation agricole, intérêts industriels et préservation du patrimoine alimentaire national. Le gouvernement, Bhumjaithai, est souvent perçu comme proche de l’establishment bangkokien et des puissants conglomérats qui façonnent l’économie du pays, au premier rang desquels figure le groupe CP.



