
Bangkok, août 2026 —
Lors du drame de Nonthaburi, l’incertitude planait sur l’état d’une élève de 12 ans grièvement blessée. Les autorités ont confirmé que la jeune fille n’a pas survécu à ses blessures, portant le bilan à neuf morts : cinq enseignants, une élève, l’adolescent tueur et ses deux grands-parents. Cette précision souligne la gravité de l’attaque et l’ampleur du traumatisme subi par la communauté scolaire.
L’élève impliqué dans la fusillade aurait cherché son professeur de thaï, pour se plaindre d’avoir reçu un zéro dans cette matière. Le professeur, absent la veille, aurait attribué cette note inhabituelle à un élève jusque‑là correct. La grand‑mère du tireur, elle‑même ancienne enseignante, aurait exprimé son mécontentement face à la situation. Selon des témoins, le jeune s’est rendu dans un autre bâtiment pour trouver l’enseignant, puis, frustré de ne pas le voir, a tiré en l’air avant de commettre l’irréparable. Les enquêteurs examinent désormais si ce différend scolaire a pu jouer un rôle dans le passage à l’acte.
La Thaïlande est confrontée à une réalité inquiétante : une société où la prolifération des armes et la banalisation de la violence nourrissent une culture de la loi du plus fort. Les données du Small Arms Survey rappellent que le pays détient le taux le plus élevé de possession d’armes civiles en ASEAN, avec 15,1 armes pour 100 habitants en 2017, soit plus de 10,3 millions d’unités, dont près de 4,1 millions non enregistrées. Le nombre a largement augmenté depuis avec les ventes illégales d’armes « faites maison » sur Internet.
En France, le taux est plus élevé, autour de 19,6 armes pour 100 habitants, mais il s’agit principalement de fusils de chasse et d’armes sportives, soumis à des règles strictes de déclaration et de permis. La comparaison devient vertigineuse avec les États‑Unis, où l’on compte plus de 120 armes pour 100 habitants : les morts par armes à feu y sont quotidiennes et les tueries de masse hebdomadaires, reflet d’une culture du port d’armes profondément ancrée. Ce n’est pas le modèle que les Thaïlandais souhaitent.
Une société saturée d’armes
Ce chiffre place la Thaïlande très au‑dessus de ses voisins : le Cambodge affiche 4,5 armes pour 100 habitants, les Philippines 3,6 et la Malaisie seulement 0,7. La possession d’armes n’est pas synonyme de violence automatique, mais elle augmente les risques d’usage abusif et d’accidents. Les tragédies récentes, comme les fusillades dans deux écoles en 2026, ont ravivé le débat sur l’accès aux armes et la responsabilité des détenteurs. Outre le drame de Nonthaburi, un élève de 17 ans avait attaqué son établissement à Hat Yai, tuant la directrice et blessant plusieurs personnes. Ces événements s’ajoutent à une série de fusillades qui ont endeuillé le pays depuis 2022, du centre de garde d’enfants de Nong Bua Lamphu au marché O-To-Ko à Chatuchak en 2025.
La loi du plus fort, un héritage pesant
Au‑delà des chiffres, c’est une culture de l’intimidation et de la force qui inquiète. Dans un pays où les coups d’État militaires ont souvent dicté le cours de l’histoire, l’usage des armes comme instrument de pouvoir reste profondément ancré. Les fusillades scolaires révèlent une société où les plus vulnérables, enfants et enseignants, deviennent les victimes d’une logique brutale.
Le 8 août, Srettha Thavisin, ancien Premier ministre, a réagi sur Facebook. Il a souligné que le bullying ou harcèlement ne se limite pas aux insultes ou à la violence physique, mais concerne aussi l’exclusion, la moquerie et l’indifférence, autant de blessures invisibles qui marquent durablement les enfants. Srettha a appelé les adultes à écouter davantage, observer plus attentivement et intervenir plus vite. Il a insisté sur le respect des différences, affirmant que chacun a une valeur et mérite d’être traité avec dignité.
À Nonthaburi, un camarade de classe a rejeté l’idée que le tireur de 14 ans ait été victime de harcèlement, affirmant qu’il n’avait pas de conflits avec ses camarades, mais se plaignait de la charge de devoirs et d’une note de zéro en thaï. Le jeune avait déjà apporté une arme factice à l’école, confisquée par les enseignants. Le jour de l’attaque, il a assisté normalement au lever au drapeau avant de mettre des bouchons d’oreilles, sortir des munitions et abattre son professeur de mathématiques, puis un autre enseignant. Les autopsies ont révélé 13 blessures par balles sur huit corps, la plupart à la tête ou à la poitrine.
La police enquête encore sur le mobile et sur la question de savoir si le tireur s’est suicidé ou a été abattu par les forces de l’ordre.
La police de Nonthaburi a déjà interrogé 16 témoins, enseignants et camarades du tireur de 14 ans. Au total, plus de 20 personnes devraient être entendues, y compris le professeur de thaï lié au « zéro pointé », qui n’a pas encore témoigné. Les enquêteurs cherchent aussi à déterminer l’origine des 98 balles réelles utilisées, dont 34 restaient dans le sac du jeune. Ils examinent si l’adolescent avait reçu un entraînement au tir ou fréquenté un stand de tir, ce qui n’a pas été confirmé pour l’instant.
Vers un sursaut politique ?
Le Premier ministre Anutin Charnvirakul a promis de renforcer les contrôles sur les armes à feu et d’améliorer la sécurité dans les écoles. Le Département de l’administration provinciale a ordonné une campagne nationale contre les armes illégales et les drogues, avec interdiction stricte de porter une arme dans les lieux publics. Mais ces mesures, si tant est qu’elles soient appliquées, suffiront‑elles à enrayer une tendance qui dépasse le simple cadre légal ?
Anutin a rejeté samedi l’idée d’armer les enseignants, mais a ordonné des contrôles renforcés sur le port d’armes et annoncé que les propriétaires pourraient être poursuivis si leurs armes volées étaient utilisées, par d’autres, pour commettre des crimes. Il a enfin appelé à éviter les spéculations sur un éventuel harcèlement subi par le tireur, alors que plusieurs blessés restent dans un état critique.
Une responsabilité collective
La multiplication des armes, l’intimidation et la culture de la force ne sont pas des fatalités. Elles traduisent un manque de régulation, mais aussi un déficit de dialogue et de confiance dans les institutions. Pour rompre ce cycle, il faut non seulement des lois plus strictes, mais aussi une éducation à la non‑violence dans un pays relativement violent (féminicides, homicides, attentats dans le Sud, etc.), un soutien psychologique aux jeunes et une société qui valorise la parole plutôt que la menace.



