
À force de crispations nationalistes et de rivalités militaires, la Thaïlande et le Cambodge semblent s’être enfermés dans une « guerre froide » aussi coûteuse qu’inutile. C’est l’analyse développée par Pravit Rojanaphruk, journaliste au Khaosod English, reconnu internationalement, qui décrit deux voisins prisonniers de leurs propres passions ultranationalistes.
La livraison récente de chars chinois au Cambodge a provoqué une vague d’indignation en Thaïlande. Certains y ont vu une trahison de Pékin, pourtant présenté depuis des décennies comme un « frère » de Bangkok. Mais comme le rappelle Pravit, chaque pays poursuit ses intérêts : la Chine vend des armes, les États‑Unis refusent de livrer des F‑35 à la Thaïlande par crainte d’espionnage. Résultat, Bangkok et Phnom Penh dépensent des fortunes dans une course aux armements qui ne profite qu’aux exportateurs d’armes.
Cette logique de confrontation s’étend au‑delà du militaire. La fermeture prolongée des postes frontaliers affecte directement les chaînes d’approvisionnement, notamment pour les entreprises japonaises implantées des deux côtés. Les vêtements vendus chez Uniqlo à Bangkok, souvent fabriqués au Cambodge, en sont un exemple concret. Pourtant, malgré les appels de Tokyo, la frontière reste bloquée, signe que la politique intérieure prime sur l’économie régionale.
Pravit souligne aussi l’absurdité des querelles culturelles. La semaine dernière encore, Bangkok et Phnom Penh se disputaient la paternité du dessert « mangue au riz gluant », transformant un délice en symbole de rivalité nationale. Ces polémiques, loin d’être anecdotiques, alimentent un climat de méfiance et de ressentiment qui rend tout rapprochement plus difficile.
Le journaliste décrit une société thaïlandaise « otage de l’ultranationalisme », incapable de prendre du recul. Le Premier ministre Anutin a même dû se justifier publiquement pour avoir serré la main de son homologue cambodgien Hun Manet lors d’une rencontre au Vietnam. Un geste banal devenu polémique, preuve que la diplomatie est paralysée par la peur d’être accusé de faiblesse.
Pendant ce temps, les forces armées thaïlandaises renforcent leur présence à U‑Tapao et multiplient les exercices de missiles air‑air. Le Cambodge, lui, reçoit des chars flambant neufs. Les deux pays gaspillent énergie et argent dans une confrontation stérile, alors que leurs populations auraient besoin d’investissements dans l’éducation, la santé ou le développement économique.
Pravit conclut que cette « guerre froide picrocholine » ne fait que détourner les deux nations de leurs véritables priorités. Tandis que d’autres pays d’Asie du Sud‑Est misent sur la croissance et l’intégration régionale, la Thaïlande et le Cambodge persistent à se voir comme des ennemis de bac à sable. Une rivalité puérile qui, selon lui, n’apporte que frustration et appauvrissement, et qui pourrait durer tant que l’ultranationalisme dictera la politique des deux côtés de la frontière.



