
Des militants se sont rassemblés mardi devant le Siège du gouvernement pour demander au Premier ministre Anutin Charnvirakul d’appuyer un projet de loi citoyen visant à dépénaliser le travail du sexe et à accorder aux travailleuses et travailleurs des droits sociaux. Le texte, soutenu par plus de 10 000 signatures, est bloqué depuis le 10 juillet, car il a été classé comme législation financière, nécessitant l’aval du Premier ministre avant d’aller au Parlement. L’Empower Foundation souligne que la réforme remplacerait les sanctions pénales par des protections du travail, notamment l’accès à la Sécurité sociale obligatoire. L’organisation rappelle que ces mesures sont conformes aux recommandations de l’ONU. Des représentants venus de Bangkok, Chiang Mai et Udon Thani ont remis une pétition et menacent d’intensifier leur campagne si aucune avancée n’est constatée dans les 30 jours.
Sous les enseignes multicolores de Walking Street à Pattaya ou dans les bars de Soi Cowboy à Bangkok, le commerce du sexe reste un secret bien connu que les autorités préfèrent souvent ignorer. Officiellement interdit depuis la loi de 1996 sur la prévention et la répression de la prostitution, il continue pourtant de prospérer, alimentant une économie nocturne florissante et un débat de société brûlant. Une partie de la haute société thaïlandaise continue même de nier l’existence du phénomène, tant il heurte le discours dominant fondé sur les valeurs bouddhistes et le respect de la dignité humaine.
La Thaïlande, qui se présente comme une destination haut de gamme pour voyageurs fortunés, peine à concilier cette image avec la réalité d’un tourisme sexuel bas de gamme, toujours visible. L’affaire récente impliquant un Australien accusé du meurtre d’une adolescente de 17 ans a ravivé les critiques sur la sécurité des travailleurs du sexe et sur l’hypocrisie d’un système qui ferme les yeux.
Un secteur invisible, mais vital
Selon Surang Janyam, directrice de la fondation Swing, qui milite pour les droits des travailleurs du sexe, le pays compterait plus de 200 000 travailleurs, dont la majorité à Bangkok et Pattaya. Malgré la pandémie, le secteur ne s’est pas effondré : beaucoup ont simplement migré vers les réseaux sociaux pour proposer leurs services en ligne.
À Pattaya, on estime que 50 000 personnes vivent directement du commerce sexuel, générant entre 100 et 200 milliards de bahts par an. « Les travailleurs du sexe font partie du tourisme », rappelle Surang. « Ils contribuent à l’économie locale, même si leur activité reste dans l’ombre. »
Entre interdiction et corruption
Pour Thanet Supornsahasrungsi, président de la Fédération du tourisme de Chonburi, la coexistence entre tourisme familial et prostitution crée une zone grise propice aux abus. Certains établissements et salons de massage offrent des services sexuels dissimulés, ouvrant la porte à la corruption et aux extorsions.
En 2023, la police a arrêté 19 648 personnes pour infraction à la loi sur la prostitution, contre 38 139 l’année précédente. Les chiffres baissent, mais la précarité demeure : sans statut légal, les travailleurs du sexe sont exclus du système de protection sociale et n’ont aucun droit de négociation.
Vers une reconnaissance légale ?
La fondation Swing plaide pour la décriminalisation du travail sexuel, afin de le reconnaître comme une profession à part entière pour les personnes majeures. Cela permettrait d’accéder à la sécurité sociale, aux salaires équitables et à la protection du droit du travail.
Depuis 2022, les infractions mineures sont punies d’amendes plutôt que de peines de prison, et certains travailleurs peuvent effectuer des travaux d’intérêt général. Une avancée timide, mais symbolique.
Surang Janyam estime que légaliser le secteur réduirait les violences et les abus. « Nous voulons que l’État voie les travailleurs du sexe comme des citoyens ordinaires, pas comme des criminels. »
Un débat de société
Les partisans d’une réforme évoquent la création de zones réglementées, à l’image de certains pays européens, pour encadrer l’activité sans l’exposer au grand public. D’autres craignent que cela ne renforce la corruption et la stigmatisation.
Derrière les néons de Pattaya, la Thaïlande affronte un dilemme ancien — entre morale, économie et droits humains. Le commerce du sexe, bien que prohibé, reste un pilier invisible de son tourisme et un miroir de ses contradictions sociales.



