
La Thaïlande aime rappeler ses succès numériques : plus de 3,3 millions d’élèves utilisent déjà des outils d’apprentissage basés sur l’intelligence artificielle, encadrés par 160 000 enseignants formés. Officiellement, 94 % du corps enseignant a suivi une formation à l’IA. Dans les classes, ces outils permettent de gagner du temps, de générer des exercices adaptés et de suivre les progrès des élèves. Les enfants prolongent l’expérience à la maison via smartphone ou ordinateur. Mais derrière cette vitrine, des zones d’ombre persistent : aucune donnée ne dit combien d’enseignants utilisent réellement l’IA de manière régulière et efficace. Et l’accès reste conditionné à un appareil fiable et à une connexion stable.
Les autorités veulent préparer les jeunes au monde numérique et aux futures évaluations internationales, comme le test Pisa 2029. Les compétences visées couvrent l’analyse de l’information, la rédaction de prompts, le choix des outils, l’application pratique et la responsabilité des résultats. L’IA doit renforcer l’esprit critique face aux contenus biaisés. L’objectif est aussi de produire 1,2 million de diplômés STEM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques) d’ici 2030, capables d’occuper des emplois hautement qualifiés.
Mais la formation professionnelle accuse un retard inquiétant. Sur un million d’étudiants en filières techniques, seuls 150 000 sont jugés « prêts pour l’industrie ». Les obstacles sont connus : pauvreté, abandon scolaire, programmes dépassés en informatique et technologies automobiles, lacunes en anglais et en résolution de problèmes complexes. Après douze ans d’école, rares sont les jeunes capables de tenir une conversation professionnelle en anglais. Pour combler ce fossé, la Commission de l’enseignement professionnel mise sur des partenariats internationaux et sur le modèle « école en usine », combinant cours et apprentissage rémunéré.
À cela s’ajoute un défi stratégique : développer des systèmes d’IA en langue thaïe. Les grandes IA parlent déjà le thaï. Mais les experts insistent : il ne suffit pas que les grandes IA mondiales utilisent le thaï. La Thaïlande veut une IA souveraine, conçue localement, pour protéger ses données et préserver son identité culturelle. Le plan national adopté en 2022 est déjà dépassé par l’essor fulgurant des modèles génératifs. Le comité national créé en 2024 n’a quasiment pas fonctionné, et les responsabilités restent dispersées entre plusieurs agences.
Pendant ce temps, les grandes plateformes mondiales s’implantent dans les écoles et façonnent les usages des jeunes, qui se tournent massivement vers TikTok ou YouTube pour apprendre. Les chercheurs alertent sur les risques psychologiques liés à cette consommation intensive et sur la confiance accrue des adolescents envers les influenceurs plutôt que les institutions. Contrairement à la France ou Singapour, la Thaïlande n’a pas encore mis en place de régulation solide pour protéger les mineurs.
Enfin, la question de l’emploi reste brûlante. Le ministère du Travail a annoncé un partenariat avec 35 grandes entreprises pour lutter contre le chômage des jeunes diplômés. La plateforme nationale Thai Mee Ngan Tham recense plus de 300 000 postes vacants, mais 25 000 titulaires d’un diplôme universitaire cherchent encore un emploi. La majorité des chômeurs sans expérience sont des diplômés du supérieur âgés de 20 à 29 ans. Le gouvernement veut renforcer l’adéquation entre compétences et besoins des employeurs, via des programmes de reconversion et de montée en compétence dans les secteurs porteurs.
La Thaïlande avance vite sur l’IA dans les classes, mais doit encore relever deux défis majeurs : moderniser la formation professionnelle et réduire le chômage des jeunes diplômés. L’avenir de la compétitivité nationale dépendra de la capacité du pays à transformer ces réformes éducatives en emplois qualifiés et durables.



