
Bangkok – Lors des réunions annuelles du FMI et de la Banque mondiale, le ministre thaïlandais des Finances, Ekniti Nitithanprapas, a dressé un constat lucide : la Thaïlande ne pourra pas compter uniquement sur sa stabilité macroéconomique pour affronter les tempêtes mondiales. « Nous sommes comme un petit navire dans une mer agitée », a‑t‑il déclaré, en évoquant quatre menaces majeures : la flambée des prix de l’énergie, la fragmentation géo‑économique, la hausse des taux mondiaux et l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle.
Le ministre a rappelé que la discipline budgétaire avait permis de maintenir des taux obligataires bien inférieurs à ceux des grandes économies occidentales. Mais il a insisté : cette stabilité n’est qu’un point de départ. Pour bâtir une véritable résilience, il faut soutenir les ménages modestes et les PME, accélérer leur adaptation et investir dans les compétences. Autrement dit, des réformes structurelles sont indispensables pour éviter que les chocs futurs ne creusent davantage les inégalités. Or, les gouvernements thaïlandais successifs ont toujours refusé de soutenir vraiment les ménages modestes en offrant des salaires décents et n’ont jamais rien fait dans le domaine de la formation professionnelle pour améliorer les compétences.
L’histoire économique du pays illustre cette nécessité. Après l’essor industriel des années 1980, la Thaïlande a réduit la pauvreté de moitié à moins de 5 %. Mais la crise asiatique de 1997 a révélé les failles d’une croissance trop dépendante des capitaux étrangers. Depuis, le système bancaire s’est renforcé et les réserves de change couvrent largement la dette externe. Pourtant, la croissance tendancielle s’est affaiblie : de plus de 7 % avant 1997 à environ 2,4 % aujourd’hui. Le gouverneur de la Banque de Thaïlande, Vitai Ratanakorn, souligne que ce ralentissement est surtout lié à des problèmes structurels : vieillissement démographique, productivité stagnante et endettement des ménages.
Les chiffres sont parlants : le crédit aux grandes entreprises progresse, mais les PME voient leurs financements reculer depuis seize trimestres consécutifs. Vitai plaide pour un soutien ciblé, favorisant l’adoption technologique dans les secteurs porteurs comme l’agroalimentaire, le bien‑être et l’électronique intelligente, plutôt que des prêts subventionnés à large échelle. Le défi est double : aider les entreprises viables à se moderniser et accompagner la sortie ordonnée de celles qui ne peuvent plus s’adapter.
Face à l’essor de l’IA et à la transition verte, les experts réunis à Bangkok insistent sur l’urgence d’investir dans le capital humain. Près de 80 millions de travailleurs en ASEAN pourraient voir leurs emplois bouleversés par l’automatisation, mais la transition énergétique pourrait en créer 30 millions d’ici 2030. Pour la Thaïlande, l’enjeu est de transformer ces menaces en opportunités : réforme des programmes universitaires, formation continue, partenariats public‑privé et diffusion des technologies vers les PME.
Le FMI rappelle que l’Asie représente désormais 60 % de la croissance mondiale, mais que les investisseurs deviennent plus sélectifs. La Thaïlande devra donc convaincre par la transparence réglementaire, la crédibilité budgétaire et la capacité à mettre en œuvre ses plans qui restent parfois à l’état de projet inachevé.
Comme l’a résumé Ekniti : la stabilité est une condition nécessaire, mais pas une fin en soi. Sans réformes profondes, le pays risque de rester un navire solide mais immobile, incapable de profiter des vents porteurs de l’économie mondiale.
En clair, même le ministre des Finances reconnaît que la Thaïlande doit changer de cap : renforcer ses PME, investir dans les compétences et accélérer les réformes pour espérer retrouver une croissance proche de 3 % dans les prochaines années. Est-ce qu’il parviendra à convaincre le reste de l’establishment pour qui le statu quo demeure un véritable mantra ?



