
Les derniers chiffres publiés par la commission budgétaire de la Chambre des représentants mettent en lumière les failles du système fiscal thaïlandais. En 2025, sur 12,57 millions de déclarations de revenus déposées, seules 5,14 millions ont donné lieu à un paiement d’impôt. Autrement dit, près de 60 % des déclarants n’ont rien versé, leurs revenus étant inférieurs au seuil d’imposition fixé à 150 000 bahts par an.
Cette étroitesse de la base fiscale se double d’une forte concentration du poids de l’impôt. Les 1 % de contribuables les plus aisés assurent à eux seuls plus de la moitié des recettes de l’impôt sur le revenu. Plus frappant encore : 30 000 personnes, soit 0,2 % des déclarants, affichant des revenus supérieurs à 5 millions de bahts, ont contribué pour près de 26 % du total collecté. À l’autre extrémité, des millions de travailleurs restent en dehors du système, faute de revenus suffisants.
Cette situation reflète une économie largement informelle. Selon la Banque mondiale et le TDRI (Thailand Development Research Institute), près de 40 à 50 % du PIB provient d’activités non enregistrées : vendeurs de rue, micro‑entreprises, travailleurs indépendants. Pour eux, officialiser l’activité coûte plus cher que cela ne rapporte. Beaucoup estiment aussi que l’impôt ne se traduit pas par des services publics tangibles : transports, santé ou éducation restent souvent à la charge des ménages.
La comparaison avec les pays nordiques est éclairante. Là-bas, les taux d’imposition atteignent 30 à 50 %, mais la légalité est élevée car les citoyens perçoivent l’impôt comme une assurance : en échange, ils bénéficient d’une éducation gratuite jusqu’au doctorat, de soins de santé de qualité et d’une protection sociale robuste. En Thaïlande, l’absence de ce « contrat social » nourrit la défiance et entretient l’informalité.
Le débat politique est vif. Faut‑il d’abord relever les revenus avant d’élargir la base fiscale ? Les économistes du TDRI et de KKP Research plaident pour cette option : pousser trop tôt les travailleurs pauvres dans le système risquerait de fragiliser davantage leurs finances et d’encourager l’économie souterraine. Le ministère des Finances défend au contraire la formalisation immédiate, non pour taxer davantage, mais pour disposer de données fiables. La pandémie de Covid‑19 a montré combien l’absence d’informations sur les travailleurs informels compliquait la distribution des aides.
Au‑delà des chiffres, l’enjeu est de bâtir une nouvelle relation entre l’État et les citoyens. Relever les compétences et les salaires, tout en améliorant la qualité des services publics, pourrait transformer la perception de l’impôt : non plus une charge, mais un investissement collectif. Tant que la majorité des travailleurs peine à dépasser le seuil de subsistance, la Thaïlande restera prisonnière d’un cercle vicieux : une base fiscale étroite, une redistribution limitée et une confiance publique fragile.
Pour inciter les Thaïlandais à entrer dans le « système », le ministère des Finances imagine l’instauration d’un impôt négatif (NIT), destiné à soutenir les Thaïlandais dont les revenus sont inférieurs au seuil minimal. L’idée, déjà évoquée il y a dix ans mais restée lettre morte, revient aujourd’hui dans un climat jugé plus favorable. Thaksin Shinawatra a déclaré soutenir pleinement cette réforme : « Je considère le NIT comme un outil urgent pour réduire la pauvreté et les inégalités ». Le mécanisme est simple : plutôt que de verser l’impôt, les ménages modestes recevraient un complément de revenu au début de leur activité. Une fois inscrits au registre du Trésor, ils resteraient dans le système formel et commenceraient à payer des impôts dès que leurs revenus dépasseraient le seuil fixé.



