
La Thaïlande, longtemps présentée comme l’un des grands fournisseurs de produits de la mer en Asie, est aujourd’hui confrontée à une crise halieutique sans précédent. Selon des données citées par le CSIS, les stocks de poissons dans les eaux thaïlandaises ont chuté de 70 à 95 % depuis les années 1950. Une situation qui menace à la fois la biodiversité et la sécurité alimentaire du pays.
Des mers vidées par la pêche industrielle
La demande mondiale, notamment en provenance de la Chine, de l’Europe et des États‑Unis, pousse les flottes commerciales à exploiter les ressources au maximum. Les subventions publiques au carburant et les avantages fiscaux encouragent cette course effrénée. Les navires équipés de technologies de pointe traquent les bancs de poissons avec une précision redoutable, et certains désactivent leurs systèmes de suivi pour échapper aux contrôles. Résultat : les mers thaïlandaises n’ont plus le temps de se régénérer.
Les pêcheurs traditionnels sacrifiés
Sur l’île de Koh Lipe, les Urak Lawoi’, nomades de la mer, témoignent de la disparition progressive des espèces et de la réduction des saisons de pêche. “Avant, les poissons étaient abondants. Aujourd’hui, je dois travailler dans le tourisme pour compléter mes revenus”, confie Mimit Hantele. Les petits bateaux en bois et les filets artisanaux ne font pas le poids face aux chalutiers industriels, qui s’aventurent jusque dans les parcs nationaux la nuit, détruisant coraux et habitats.
Cette pression pousse les communautés côtières vers la pauvreté. Beaucoup de familles qui vivaient exclusivement de la pêche doivent désormais diversifier leurs activités. Le pays, lui, importe de plus en plus de poisson congelé d’Indonésie et devient un hub de distribution plutôt qu’un producteur. La dépendance aux ressources étrangères fragilise la sécurité alimentaire nationale.
Une bataille politique autour de la régulation
En 2025, les petits pêcheurs thaïlandais ont manifesté pour s’opposer à tout assouplissement des règles contre la pêche illégale. Les grandes compagnies réclament une réduction des contrôles pour accroître leurs profits, mais les communautés locales craignent que cela ne replonge les ressources dans le chaos. Les centres PIPO (Port‑in/Port‑out), créés en 2018 pour vérifier les navires et protéger les travailleurs migrants, restent vulnérables aux pressions politiques. Si ces mesures venaient à être affaiblies, les mers thaïlandaises pourraient redevenir des zones de non‑droit. Le gouvernement Anutin n’est pas réputé pour sa défense de l’environnement.
Les fantômes des filets et la chaîne alimentaire brisée
Au‑delà de la surpêche, les “ghost nets” — filets abandonnés — continuent de tuer tortues et poissons. À Rayong, une vétérinaire a dû amputer les nageoires d’une tortue imbriquée piégée dans ces filets. Autre problème : la capture massive de poissons trop jeunes, transformés en farine pour l’élevage. En retirant ces maillons essentiels, c’est toute la chaîne alimentaire qui s’effondre, aggravant la chute des stocks.
Vers une mer durable ?
Pour éviter l’effondrement, les experts plaident pour une transparence accrue : équiper chaque navire d’un système d’identification automatique, renforcer les garde‑côtes et soutenir la pêche artisanale. Les consommateurs ont aussi un rôle à jouer en privilégiant les produits certifiés durables.
La Thaïlande se trouve à un carrefour. Elle peut choisir de protéger ses mers et ses communautés côtières, ou laisser les intérêts commerciaux vider ses océans. Derrière les chiffres alarmants, ce sont des familles, des traditions et une biodiversité unique qui risquent de disparaître. La mer aux poissons d’or, métaphore de la poule aux œufs d’or.



