
La décision est aussi rare que spectaculaire. Le Premier ministre et ministre de l’Intérieur Anutin Charnvirakul a signé la révocation de la nationalité thaïlandaise de Yosef Chaim Kantor, naturalisé thaïlandais depuis 2013, au motif qu’il aurait continué à utiliser son passeport américain lors de seize voyages vers l’Australie.
Officiellement, l’affaire semble simple. Les autorités estiment que l’utilisation répétée de sa nationalité américaine contrevient aux conditions de sa naturalisation et justifie le retrait de sa citoyenneté thaïlandaise.
Pourtant, cette explication laisse sceptiques de nombreux observateurs.
Car Yosef Chaim Kantor, né en 1970, n’est pas un simple responsable religieux. Installé en Thaïlande depuis 1993, il dirige depuis plus de trois décennies le réseau Chabad-Loubavitch dans le royaume. Il officiie en tant que Grand Rabbin du pays. À la tête de l’Association juive de Thaïlande, il supervise un ensemble d’activités religieuses, éducatives, sociales et commerciales destinées aux résidents juifs, aux expatriés mais aussi aux centaines de milliers de visiteurs israéliens qui transitent chaque année par le pays.
Sous son impulsion, Chabad a développé un véritable réseau national. À Bangkok, l’organisation gère plusieurs centres communautaires et synagogues, notamment à Khao San Road, Sukhumvit et Silom. Elle supervise également des restaurants casher, des services de certification alimentaire, des programmes éducatifs et des dispositifs d’assistance pour les touristes confrontés à des problèmes médicaux, juridiques ou administratifs.
Cette dimension mérite d’être soulignée car elle éclaire peut-être le contexte réel de la décision gouvernementale.
En effet, depuis plusieurs semaines, les autorités thaïlandaises s’intéressent de près aux structures liées à Chabad. Début octobre, le Département des enquêtes spéciales (DSI) a mené des inspections dans plusieurs sites associés au mouvement et à ses activités en Thaïlande. Selon diverses informations publiées dans la presse locale, les enquêteurs examinent également des questions liées aux actifs immobiliers, aux flux financiers et à un vaste réseau de sociétés et de fondations gravitant autour de l’organisation.
Dans ce contexte, il est difficile de ne voir dans cette affaire qu’un simple problème de passeport. La Thaïlande compte de nombreux binationaux qui continuent à utiliser leur nationalité d’origine sans faire l’objet de mesures aussi radicales.
Le communiqué gouvernemental lui-même évoque d’ailleurs des considérations touchant à la sécurité nationale, à l’économie et à la société, sans fournir davantage d’explications.
Dès lors, la question demeure : l’utilisation d’un passeport américain est-elle la véritable raison de cette révocation, ou seulement l’argument juridique retenu pour sanctionner une personnalité devenue sensible dans le cadre d’enquêtes beaucoup plus vastes ? À ce stade, le gouvernement thaïlandais ne fournit pas de réponse.



