
Analyse de notre partenaire The Thaiger
La Thaïlande vient d’engager la plus importante réforme de ses règles sur les entreprises étrangères depuis vingt‑sept ans. Une ouverture saluée comme un tournant historique, mais qui, à y regarder de près, profite surtout aux grandes multinationales. Les petits opérateurs étrangers, eux, restent coincés dans le même piège juridique qu’hier.
Une loi qui enferme les petits acteurs
Depuis 1999, le Foreign Business Act réserve une longue liste d’activités aux nationaux. Parmi elles, une clause fourre‑tout : « autres services ». Derrière cette formule vague se cache une multitude de secteurs : cafés, restaurants, studios de design, écoles de langues, cliniques, salles de sport, agences marketing, plateformes numériques… Autant d’activités que les étrangers ne peuvent détenir qu’à 49 % maximum, sauf à obtenir une licence spéciale, lente et discrétionnaire.
Résultat : des milliers de petits entrepreneurs étrangers ont été poussés vers des structures de prête‑nom (nominee companies), où des Thaïlandais détiennent officiellement la majorité des parts. Or, c’est précisément ce mécanisme que l’État poursuit aujourd’hui dans l’immobilier, avec saisies et menaces de sanctions pénales.
Une contradiction flagrante
Le paradoxe est criant. D’un côté, le gouvernement vante l’apport des talents étrangers : visas longue durée, programmes pour nomades digitaux, Smart Visa pour les professionnels qualifiés, slogans sur la Thaïlande “hub économique de l’ASEAN”. De l’autre, la loi continue de bloquer le restaurateur, le designer ou le professionnel de santé étranger qui veulent simplement ouvrir une petite structure légale.
Comme le souligne The Thaiger, « la restriction fabrique l’évasion qu’elle punit ensuite ». Les autorités ferment toutes les portes légales, puis criminalisent ceux qui passent par la seule issue laissée ouverte.
Une réforme taillée pour les multinationales
En avril 2025, le Cabinet a approuvé une refonte du Foreign Business Act, suivie en mai 2026 de projets de décrets supprimant l’obligation de licence dans neuf catégories. Mais la liste ressemble à un mémo de conseil d’administration : centres de trésorerie, garanties intra‑groupe, services dérivés, forage pétrolier… Autant de domaines réservés aux grandes firmes, déjà dotées de services juridiques.
Le seul secteur qui aurait pu bénéficier aux petits opérateurs, le développement logiciel, a été retiré discrètement des propositions, au nom de la protection de l’industrie numérique locale.
Les petits restent exclus
Le café, la salle de yoga, la clinique internationale ou le studio de design restent classés comme “autres services”. Pour eux, rien ne change : la licence reste quasi inaccessible, et le recours au prête‑nom demeure la seule voie, pratique mais suicidaire. Pire, depuis janvier 2026, les autorités exigent désormais que les actionnaires thaïlandais prouvent la provenance de leurs fonds, transformant le prête‑nom en preuve à charge.
Une ouverture sélective
La Thaïlande veut rejoindre l’OCDE et améliorer son score à l’index de restriction des investissements étrangers. Elle a compris que son mur juridique était devenu un handicap. Mais elle choisit de l’abaisser pour les géants, pas pour les artisans de son attractivité quotidienne, celle qui irrigue l’économie de proximité des bourgs et villages du Nord au Sud, des banlieues à l’Isan.
Les cafés cosmopolites de Chiang Mai, les cliniques de Phuket ou les petites écoles de Bangkok ont contribué à faire de la Thaïlande une destination mondiale. Pourtant, ces acteurs restent dans la zone grise, un changement politique pouvant les transformer en “criminels” du jour au lendemain.
Ces commerces et services innovants n’auraient jamais vu le jour sans le modeste investissement d’étrangers venus simplement gagner leur vie en Thaïlande, sans priver la population locale de ses ressources. Leur disparition n’entraînera pas la prospérité des voisins thaïlandais, bien au contraire puisque certains employés se retrouveront immanquablement au chômage.
En France, nombre de restaurants thaïs sont détenus par des propriétaires thaïlandais.
Une leçon à moitié retenue
La réforme est un pas dans la bonne direction : reconnaître qu’un obstacle trop haut fabrique l’illégalité. Mais tant que la clause “autres services” reste en place, les petits opérateurs étrangers continueront de ramper sous le mur, pendant que les multinationales franchissent la porte grande ouverte.



