
La Thaïlande semble entrer dans une nouvelle phase de concentration du pouvoir. Après l’ère Thaksin, fondée sur la popularité électorale et les politiques sociales, puis la décennie suivant le Coup d’état du NCPO, marquée par la mainmise militaire et les mécanismes constitutionnels, les analystes décrivent aujourd’hui l’émergence d’un “régime bleu” centré sur le parti Bhumjaithai et ses réseaux.
Le terme s’est imposé dans le débat public depuis la réélection d’Anutin Charnvirakul au poste de Premier ministre, le 19 mars dernier, par un Parlement où Bhumjaithai est devenu la première force. Mais, selon les critiques, l’enjeu dépasse la victoire électorale : il s’agit d’un système de pouvoir plus diffus, reposant sur les sénateurs, les clans locaux, les ministères et les alliances provinciales.
Au début des années 2000, Thaksin Shinawatra avait bâti son influence grâce à des politiques populaires — assurance santé à 30 bahts, fonds villageois — qui lui avaient assuré des majorités écrasantes. Son règne s’était terminé par le coup d’État de 2006, mais son réseau politique avait survécu à travers le Pheu Thai.
En 2014, l’armée, grâce à un putsch, avait pris le relais, imposant une Constitution en 2017 et un Sénat nommé de 250 membres. Ces institutions avaient permis aux militaires de prolonger leur influence bien au‑delà de la période de coup d’État. La fin du mandat du Sénat en 2024 a marqué un tournant, mais n’a pas mis fin à la centralisation du pouvoir.
Le “régime bleu” fonctionne différemment. Il ne repose ni sur un leader charismatique unique ni sur une structure militaire hiérarchisée. Il s’appuie sur des réseaux : familles politiques locales, coalitions, sénateurs élus en 2024 largement perçus comme proches de Bhumjaithai, les conglommérats et un maillage institutionnel qui lui confère une capacité d’influence dans les deux chambres.
Cette montée en puissance s’est faite progressivement. En 2023, Bhumjaithai n’était pas majoritaire mais jouait un rôle clé dans les coalitions. Trois ans plus tard, il domine la Chambre avec 292 sièges sur 499 et contrôle une grande partie du Sénat. Anutin a obtenu 293 voix lors du vote parlementaire, confirmant son assise.
Pour les observateurs, la Thaïlande n’est plus définie uniquement par l’opposition entre les réseaux pro‑Thaksin et les forces militaires. Un troisième pôle s’est imposé, fondé sur les alliances provinciales et les institutions. Mais le problème de fond reste le même : chaque régime cherche à prolonger son pouvoir au‑delà du cycle électoral normal.
La Thaïlande n’a jamais démontré sa capacité à instaurer un système politique compétitif et transparent, ouvert aux réformes et au progrès. Sans évolution, le pays risque de rester enfermé dans un cycle où le pouvoir se concentre entre les mains d’un même groupe, garant du statu quo économique et institutionnel.
Les observateurs écartent de fait les progressistes . Même si le Parti du Peuple arrive en tête au scrutin proportionnel, les élites veillent à ce qu’il ne puisse jamais accéder au pouvoir. Le « régime bleu », fort du soutien de l’armée, des conglomérats et des « élites du royaume » pourrait rester en place fort longtemps.



