
L’assassinat de Sikkharin Phromcharoen, chauffeur bénévole de 31 ans, abattu le 24 mai sur l’île de Koh Samui, a brutalement mis en lumière un phénomène ancien, mais rarement exposé : celui des mafias de taxis dans les zones touristiques thaïlandaises.
Un meurtre révélateur
Sikkharin était connu pour offrir gratuitement ses services aux femmes enceintes, aux personnes âgées et aux familles modestes. Pourtant, malgré sa réputation d’homme généreux, il a été pris pour cible par un groupe de huit suspects. Le motif ? Il aurait pris un passager dans une zone « réservée » à un autre réseau de taxis. Selon sa famille, il payait déjà une redevance mensuelle à un groupe local pour pouvoir travailler. Cela n’a pas suffi : il a été battu et criblé de balles.
Comment fonctionne la « taxi mafia »
Le terme ne désigne pas une organisation unique, mais des réseaux informels de chauffeurs qui se partagent les territoires. Chaque groupe contrôle un secteur : entrée d’hôtel, plage, aéroport, embarcadère. Ces « queues » ou coopératives imposent leur monopole. Quiconque tente de prendre un client hors de son secteur est menacé, agressé, voire éliminé.
- Protection : les chauffeurs paient des frais pour avoir le droit d’opérer.
- Territoires : les zones sont strictement délimitées.
- Violence : les sanctions vont de l’intimidation à l’agression physique.
Samui, un marché verrouillé
Officiellement, l’île dispose de tarifs réglementés : 40 bahts de prise en charge, plus un supplément insulaire. En pratique, les compteurs ne sont jamais utilisés. Les prix sont fixés à l’avance, souvent exorbitants : 300 à 400 bahts pour quelques minutes, plus de 1 000 bahts pour traverser l’île. Les applications de VTC comme Grab ou Bolt sont systématiquement bloquées par les réseaux locaux. Résultat : les touristes n’ont pas d’alternative et les chauffeurs indépendants risquent leur vie.
Un phénomène national
Samui n’est pas un cas isolé. À Phuket, les taxis refusent les compteurs et imposent des tarifs fixes. À l’aéroport, seuls deux coopératives ont le droit de prendre des passagers. À Pattaya, les terminaux maritimes sont contrôlés par des groupes locaux qui repoussent les chauffeurs privés. Les affrontements avec les chauffeurs de VTC sont fréquents et parfois violents, y compris à Chiang Mai, où les conducteurs de song‑thaews — ces camionnettes collectives aménagées — défendent leur territoire avec vigueur, alors même que leur service ne peut être assimilé à celui de véritables berlines.
Pourquoi cela perdure
Trois facteurs expliquent la résilience de ces mafias :
- Absence de transports publics fiables dans les zones touristiques.
- Demande élevée : des millions de visiteurs ont besoin de se déplacer.
- Faible application des lois : les règles existent mais ne sont pas imposées.
Certains imaginent même une certaine complaisance des autorités vis-à-vis de ces mafias.
Un enjeu pour le tourisme
La mort de Sikkharin illustre la brutalité d’un système où même ceux qui paient leur « protection » ne sont pas à l’abri. Pour les familles locales, c’est une tragédie. Pour la Thaïlande, c’est un problème d’image : les vidéos de confrontations circulent sur les réseaux sociaux, les ambassades étrangères publient des avertissements, et la réputation du pays en souffre.
Vers une réponse ?
La police a promis de ne pas tolérer les « groupes influents » et de protéger les témoins. Mais les précédents montrent que les opérations de répression sont ponctuelles et rarement suivies d’effets durables. Tant que les réseaux conserveront le contrôle des territoires et que les alternatives resteront limitées, les mafias de taxis continueront à prospérer.



