
À trois jours d’une décision cruciale, la Commission électorale (EC) thaïlandaise est accusée d’être juge et partie dans l’affaire de collusion autour de l’élection du Sénat de 2024. L’institution, censée garantir la transparence du processus, se retrouve au centre des critiques pour avoir, selon l’opposition et des groupes civiques, favorisé le réseau qu’elle doit aujourd’hui sanctionner.
Le dossier est explosif : 229 personnes sont mises en cause, dont 138 sénateurs en fonction, 21 ministres et députés, ainsi que des cadres du parti Bhumjaithai. Une enquête conjointe EC – DSI (une unité d’élite de la police d’investigation) avait recommandé des poursuites, mais une sous‑commission de l’EC, la fameuse « Panel 36 », a proposé de classer l’affaire. Pour les opposants, cette manœuvre vise à protéger des figures clés du gouvernement, jusqu’au Premier ministre Anutin Charnvirakul.
Les preuves évoquées sont lourdes : appels répétés entre responsables politiques et candidats, transferts financiers suspects, listes préparées de votes et de votants. Pourtant, l’EC semble hésiter à transmettre le dossier à la Cour suprême, ce qui alimente les accusations de double standard. L’ancien commissaire Somchai Srisutthiyakorn estime que les 21 personnalités politiques sont les plus exposées : une condamnation pourrait menacer la stabilité du gouvernement et ouvrir la voie à une dissolution de parti… si la justice prévalait.
Dans l’hémicycle, le ton est monté. Le député du People’s Party, Parit Wacharasindhu, a ironisé sur les 2,7 milliards de bahts demandés par l’EC pour ses enquêtes, affirmant qu’« un simple coup de fil à Buriram » – fief du patron officieux du Bhumjaithai, Newin Chidchob – suffirait à obtenir le même résultat. Pour lui, financer une commission qui enterre les preuves revient à soutenir des « crimes contre la démocratie ».
Les critiques ne viennent pas seulement du Parti du Peuple. L’ancien Premier ministre, parti démocrate, Abhisit Vejjajiva a mis en garde contre une application sélective de la loi : des affaires mineures avaient été transmises à la justice, alors que les éléments actuels sont bien plus graves. Pour lui, refuser de saisir la Cour suprême constituerait une faute professionnelle. De son côté, l’ancien doyen de droit Munin Pongsapan rappelle que l’EC n’a pas à juger de la culpabilité, mais simplement à déterminer s’il existe des motifs raisonnables pour saisir la justice.
La société civile s’en mêle également. Étudiants et ONG ont saisi une commission parlementaire, dénonçant la création d’un panel destiné à neutraliser les conclusions initiales. Ils exigent que l’ensemble du dossier soit transmis à la Cour, sans tri sélectif.
Le mouvement iLaw et le People’s Party organisent ce dimanche 13 septembre une grande marche à Bangkok pour exiger des poursuites contre les 229 personnes mises en cause dans l’affaire de collusion autour de l’élection du Sénat. Baptisée « People Speak Out: Prosecute 229 », ou » La voix du peuple : poursuivez les 229″ la mobilisation partira le matin du bureau d’iLaw, sur Lat Phrao Soi 25. Les participants défileront ensuite le long de Lat Phrao Road avant de se rassembler en soirée au Bangkok Art and Culture Centre (BACC), à Pathum Wan. Cette démonstration de force intervient à la veille de la décision cruciale que doit rendre la Commission électorale le lundi 14 septembre.
L’affaire illustre un paradoxe : l’organe chargé de protéger l’intégrité du processus électoral est accusé de l’avoir compromis. Il s’agit de savoir si la Thaïlande est capable de juger un scandale qui touche le cœur de son système politique, ou si la Commission électorale restera prisonnière des réseaux qu’elle est censée contrôler.



